Céline Sciamma

Céline Sciamma: Le désir amoureux au féminin

PARIS — Portrait de la jeune fille en feu a causé une forte impression lors de sa première mondiale au Festival de Cannes, où Céline Sciamma a d’ailleurs obtenu le Prix du scénario. Film au féminin, sensuel et lumineux, son récit met en scène une peintre (Noémie Merlant) et son modèle (Adèle Haenel) qui succombent à l’amour (interdit) au XVIIIe siècle. N’eût été des «Misérables», le long métrage aurait probablement représenté la France aux Oscars. La cinéaste n’en a cure. Avec 11 nominations aux Césars, dont meilleurs film, réalisation et scénario, la belle histoire se poursuit.

Q César 2017 de la meilleure adaptation pour Ma vie de courgette, Prix du scénario à Cannes pour Portrait de la jeune fille en feu, vous être une sacrée scénariste!

R (rires) Apparemment. Les films s’écrivent. Je ne prends pas ces prix pour mes dialogues et l’intrigue. Ça raconte aussi que le rythme, l’agencement des idées et la forme séduisent. J’ai confiance en mes capacités de scénariste.

Q Il est tout de même étonnant, avec toute la résonnance que le film a obtenue, que ça ne se soit pas traduit par le succès escompté en France. Qu’est-ce qui s’est passé?

R Il y a quelque chose dans la proposition qui dérange et qui est mieux reçue ailleurs. Peut-être que la culture française, notre sexisme, font en sorte qu’il y a des images qu’on ne peut pas lire. C’est le contraste qui est troublant et qui engage à une réflexion sur la fabrique des images. Ailleurs, il y a plus d’enthousiasme pour la lecture contemporaine des films, y compris pour une proposition plus féministe. Il y a plus d’appétit pour ça. Je pense tout de même qu’on a [avec ce film] un impact plus grand que ce que les entrées indiquent. C’est ce qui compte.

Q Vos longs métrages abordent beaucoup les questions d’identité de genre et la découverte de la sexualité. Qu’est-ce qui explique cette fascination?

R Se poser la question de ce qu’on transmet, de notre intimité, du désir amoureux, ce sont des choses au centre de nos vies. Les films d’amour marquent les époques. Pourquoi n’en fait-on pas plus? Je trouve passionnant d’y réfléchir.

Q Pour cette histoire, vous avez choisi le XVIIIe siècle plutôt que maintenant. Pourquoi?

R J’avais envie d’aller ailleurs et de créer une rupture avec les récits d’initiation précédents, de la dynamique adolescente… J’avais envie de personnages adultes avec des actrices professionnelles, tout en faisant un film très contemporain sur le passé, sur une histoire peu abordée : un amour lesbien, une femme artiste… C’était tout un défi : comment faire l’objet le plus contemporain possible en s’attaquant à un genre poussiéreux?

Q Que vous avez relevé, entre autres, par l’utilisation des portraits peints par Marianne. Le premier, rejeté par Héloïse, représente les carcans de l’époque dont les deux femmes doivent se libérer.

R Bien sûr. J’avais envie que le film soit plein d’idées, qu’il y ait un plaisir pour le spectateur à moissonner. Les effets de miroir, de perspective, la réflexion sur le regard sont offerts, j’espère, dans toutes leurs dimensions.

Q La distribution est entièrement féminine — outre les deux femmes, il y a la mère d’Héloïse et une servante. Était-ce l’intention de départ?

R C’est arrivé en écrivant. Il avait la volonté de vraiment partager l’intimité de ces femmes. Et au cœur de l’écriture, il est vite apparu qu’il fallait aussi partager leur solitude. Je n’avais pas le goût, à l’inverse, d’objectifier des hommes. J’ai eu le sentiment qu’on pouvait évoquer l’oppression qu’elles vivent sans la montrer. Ça permettait d’offrir aux spectateurs, hommes ou femmes, un partage d’expérience qui ne joue pas sur la domination de genre, qui était inévitable si on voulait respecter l’époque.

Q Le long métrage nous plonge dans l’intimité de deux amoureuses. C’est toujours délicat, sans succomber au voyeurisme. Est-ce que ça représentait un défi particulier?

R Ça ne m’a jamais fait peur. Ce film chronique patiemment ce que c’est de tomber amoureux. Il ne fallait pas éluder la question de la montée du désir, du consentement… Chaque scène est une étape vers l’amour. Je pense que ça abrite les actrices parce qu’on leur donne des idées à incarner. Du coup, on a tourné quasiment 70% du film dans la même pièce. C’est un véritable enjeu de mise en scène. Ça, ça peut faire plus peur. Comment renouvèle-t-on son désir pour le même décor? C’était contraignant, mais passionnant.

Q Pour les rôles principaux, vous avez choisi votre compagne Adèle. Noémie Merlant est beaucoup moins connue. Vous aviez le goût d’un nouveau visage?

R Oui. Il fallait pouvoir croire totalement aux personnages. C’est une histoire d’amour, un couple de femmes et je voulais que ce soit crédible. Les grandes histoires d’amour, ce sont aussi des visages qu’on découvre. Est-ce que Titanic aurait eu le même succès sans l’émergence de Kate Winslet et Leonardo DiCaprio?

Q On a longtemps cru que Portrait de la jeune fille en feu serait le candidat de la France aux Oscars. Finalement, c’est Les misérables de Ladj Ly qui a été retenu. Est-ce que ça vous a déçue?

R Non. Si j’avais été face à un grand film bourgeois extrêmement bien doté [en budget] et que le choix s’était fait en fonction de ce rapport de force, là, j’aurais pu être critique. Ce n’est pas le cas. On ne peut pas être dans une dynamique de rivalité à partir du moment où on défend une certaine idée du cinéma. Et, en plus, le film a été nommé! Ça ne se discute pas. On a tout de même été nommé aux Golden Globes et aux BAFTA [les Oscars britanniques].

Portrait de la jeune fille en feu prend l’affiche le 21 février

Les frais de ce reportage ont été payés par Unifrance