André Forcier a scénarisé son 13e long métrage avec ses deux fils.

André Forcier : «J’ai encore le feu sacré»

André Forcier a beau avoir dépassé le cap des 50 ans de carrière comme cinéaste, il a encore «le feu sacré». Ne comptez pas sur cet indomptable iconoclaste pour ranger sa caméra. À peine «Les fleurs oubliées» prend-t-il l’affiche qu’il écrit déjà son prochain film! Son expérience ne l’empêche pas d’avoir «un petit trac» à la veille de la première de son 13e long métrage, confie-t-il en entrevue téléphonique au Soleil.

Forcier a, en quelque sorte, honoré une promesse à Roy Dupuis avec ce film aussi fantaisiste que d’habitude. Le charismatique acteur a joué dans chacune de ses productions depuis Les États-Unis d’Albert (2005), mais «jamais le personnage principal. Je voulais lui donner un rôle plus consistant.»

Ce sera celui d’un apiculteur qui fabrique un hydromel très prisé et qui travaille à perpétuer la mémoire de Marie-Victorin (interprété par Yves Jacques). L’homme, solitaire et un peu sauvage, a rompu avec un passé qui le tourmente et qui va refaire surface. Forcier l’a nommé Albert Payette en l’honneur d’un agronome «sympathique et un peu anarchiste que j’ai connu».

Ça aurait tout aussi bien pu être Louis Robert, ce lanceur d’alerte qui a récemment dénoncé la lourde ingérence des lobbys agricoles dans l’utilisation des pesticides dans nos champs. Les fleurs oubliées illustre également l’emprise d’une compagnie d’apprentis sorciers sur un agriculteur et ses travailleurs mexicains exploités. «La plupart des agriculteurs traitent bien leurs employés. C’est pourquoi j’ai voulu faire porter l’odieux sur Transgénia — Mosanto pour ne pas la nommer.»

Pas d’opportunisme ici, puisque le scénario, coécrit avec ses deux fils, était complété bien avant. «J’ai été rattrapé par l’actualité. Ça fait plaisir au producteur et au distributeur», lance-t-il mi-figue, mi-raisin.

Même chose pour Marie-Victorin, «dont je connaissais peu de choses». Le célèbre botaniste et auteur de La flore laurentienne apparaît à Albert Payette. Il lui confie sa chaste obsession pour les femmes, en général, et Marcelle Gauvreau, en particulier. L’homme d’Église cherche à tracer un parallèle entre le pistil d’une fleur et le sexe féminin en examinant des prostituées… «Mon idée», lance Forcier.

Or, l’historien Yves Gingras a publié l’an dernier Lettres biologiques, recherches sur la sexualité humaine, basé sur la correspondance entre Marie-Victorin et Marcelle Gauvreau. «C’est venu renforcer notre histoire.» 

«Je ne suis pas infidèle à la réalité», constate tout de même l’irréductible réalisateur. Ainsi, Les fleurs oubliées s’ouvre et se conclut par des séquences tournées dans l’archipel Mingan, pour lequel Marie-Victorin entretenait une véritable passion. Forcier n’y était allé «qu’une seule fois en solitaire, pour me vider la tête». Mais la beauté sauvage du lieu est restée imprégnée. «Les plages de la Côte-Nord sont magnifiques.»

Entre les deux, Les fleurs oubliées joue du contraste entre la réclusion d’Albert Payette, qui vit en solitaire sur un bateau, et l’agitation de Montréal. Sa quiétude sera toutefois bouleversée par l’irruption d’une journaliste militante (Juliette Gosselin) et d’une avocate bourgeoise (Christine Beaulieu).

Entre-temps, l’ex-agriculteur pollinise les toits de la Métropole avec son neveu Jerry (Émile Schneider), un punk. C’est son fils François, un peu plus rangé maintenant, qui l’a convaincu de tourner au squat Fattal, une enclave pour marginaux située dans la partie ouest du quartier Saint-Henri. «Je ne voulais pas faire un documentaire, mais ce n’est pas juste une gang de bums. Ils ont vu le film et m’ont remercié de ne pas les avoir caricaturés.»

Même si Forcier déploie, comme d’habitude, sa vision artistique si particulière, mélange de poésie surréaliste et de réalisme magique, fortement ancrée dans la réalité. «Une esthétique exacerbée», qui fait un bel usage de certains trucages pour illustrer les fleurs issues des graines cosmiques ramenées sur Terre par Marie-Victorin. «Ce ne sont pas des effets spéciaux à la Star Wars», rigole le cinéaste.

«J’ai voulu faire un amusant, didactique mais pas trop. Il y a des jolies histoires d’amour et une belle évolution des personnages. Pour moi, c’est important.»

Entre les premières de son récent film un peu partout au Québec, l’artiste continue à plancher sur son 14e long métrage avec ses deux fils. Une version préliminaire sera déposée d’ici la fin du mois à la SODEC pour obtenir une aide financière au scénario, «mais on n’attendra pas une réponse pour continuer à écrire. Ça se passe dans le Faubourg à m'lasse [à Montréal] en 1957», dit-il avant de revenir au Fleurs oubliées, qui prend l’affiche le 25 octobre.