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Réalisateur et coscénariste du c<em>lub Vinland</em>, Benoît Pilon rend hommage, par son oeuvre, à ces professeurs qui ont su inspirer leurs élèves.
Réalisateur et coscénariste du c<em>lub Vinland</em>, Benoît Pilon rend hommage, par son oeuvre, à ces professeurs qui ont su inspirer leurs élèves.

Ces enseignants qui changent des vies

François Houde
François Houde
Le Nouvelliste
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D’aucuns diront qu’ils auraient mérité un meilleur sort mais les films de fictions inscrits à la filmographie de Benoît Pilon (Ce qu’il faut pour vivre, Iqaluit par exemples) n’ont jamais touché un vaste auditoire. Son tout dernier-né, Le club Vinland apparaît comme un excellent candidat pour faire exception. C’est du moins l’opinion du réalisateur, de passage à Trois-Rivières pour la première trifluvienne de son film au cinéma Le Tapis rouge mardi dernier.

«C’est peut-être la première fois que je fais un film qui a, au départ, le potentiel d’être un grand film populaire. Ce qu’il faut pour vivre (2008) avait un peu ça sauf qu’un film portant sur les Inuits, sans acteurs très connus dans les premiers rôles, ça n’aidait pas au succès commercial. Je dirais d’ailleurs que Le club Vinland lui ressemble mais en étant plus lumineux et avec davantage de ces atouts propres au film populaire.»

«Ce qui m’a intéressé dans le projet, dit-il, ce sont des thèmes qui me sont chers : la filiation, l’idée de pousser les jeunes à aller au bout de leur potentiel et le côté de l’institution qui s’impose comme norme pour tous.»

Dans ce cas-ci, il nous plonge dans la vie d’un établissement scolaire de Charlevoix mené par des religieux à la fin des années 40. On y trouve un jeune frère enseignant, plus curieux que ses collègues, qui est à l’affût des changements qui marquent le monde au sortir de la Deuxième Guerre mondiale. Il veut ouvrir l’esprit des élèves à ces nouveautés fascinantes. «Le frère Jean veut donner à ses élèves la chance d’aller au bout de leur potentiel, explique Benoît Pilon. Il ne veut pas, comme ses supérieurs, les limiter à un futur travail en usine ou comme cultivateurs, ce à quoi leur modeste condition et la vision des frères instituteurs les destinent.»

Le film porte autant sur un élève, Émile Lacombe (Arnaud Vachon), coincé dans ses origines modestes et la douleur du deuil de son père que sur le frère Jean qui bouscule les conventions et décèle en lui un potentiel. «L’idée principale demeure pour moi la difficulté de l’enseignant de faire ce qui lui semble être le mieux pour les jeunes. Il est un passeur pour permettre à Émile de franchir une étape importante dans sa vie.»

Le réalisateur et scénariste s’intéresse encore une fois à une période de notre histoire pas si lointaine mais qui nous semble ancienne parce qu’antérieure à la Révolution tranquille. «Je suis né en 1962 alors, c’est la période de jeunesse de mes parents mais on vient tous de là. Ce qui est fascinant avec la Révolution tranquille, c’est qu’en l’espace d’une quinzaine d’années, tout a changé au Québec. De pouvoir reconnecter les parents d’adolescents d’aujourd’hui avec cette époque si différente mais pourtant pas très lointaine, je trouve ça très intéressant. On est encore tributaires de cette période-là. C’est important de se souvenir d’où on vient pour se donner une perspective sur la période actuelle.»

Les religieux et l’éducation

Pilon, qui a agi comme coscénariste de l’oeuvre avec Marc Robitaille et Normand Bergeron, a beau présenter une approche de l’éducation compassée et d’une navrante rigidité, il se refuse à la condamner. «Les religieux ont beaucoup fait pour l’éducation des classes populaires au Québec. Les communautés de frères enseignants se sont battues pour offrir à ceux-ci une éducation plus avancée. Dans mon film, j’exprime cette vision par la voix du frère Jean alors qu’il s’oppose à la direction qui, elle, représente la portion du clergé réfractaire à cette vision plus progressiste. Je ne le vois pas comme quelque chose de condamnable mais comme un courant différent. Ç’a été une vision bénéfique jusqu’à une certaine étape de notre histoire mais le monde change et il arrive des moments où certaines visions doivent évoluer.»

Voilà un thème de fond du club Vinland : le changement, vague de fond qu’on ne peut stopper, inexorable processus d’évolution de toute société et des individus qui la composent.

Le scénariste exploite dans son film une idée qui donne son titre au film. Le frère Jean est exalté par l’hypothèse que des Vikings aient habité l’Amérique bien avant Colomb et qu’ils aient laissé les traces d’un établissement le long du fleuve. L’enseignant essaie de partager son exaltation avec certains élèves qu’il regroupe dans le club Vinland du nom d’une terre occidentale décrite par les Vikings dans le récit de leurs explorations mais jamais formellement identifiée. «Normand Bergeron est parti d’une théorie qui existait mais on en a fait une fiction servant notre récit, indique le réalisateur. Notre frère Jean est un rêveur mais il communique sa passion à ses élèves et c’est ça qui est beau. Il est un prof inspirant comme beaucoup d’entre nous en avons connu dans notre parcours scolaire. C’est précieux. Ça en fait un personnage inspirant et ça, c’est important dans un film grand public.»

Le réalisateur peut compter sur un groupe d’interprètes de très haut niveau avec Sébastien Ricard dans le rôle du frère Jean entouré de Rémy Girard, François Papineau, Guy Thauvette, Fabien Cloutier. Des pointures, en somme, auxquelles il oppose un groupe d’adolescents inexpérimentés. Joli défi. «J’aime travailler avec les acteurs. Ici, j’ai été chanceux de tomber sur un groupe de jeunes extraordinaires. Dans le rôle d’Émile, Arnaud Vachon est une véritable trouvaille. On l’a déniché par une campagne Facebook. Il a vraiment une tête de cinéma et une sensibilité étonnante.»

«On a construit un casting très riche et opposer des jeunes avec des acteurs chevronnés, j’ai beaucoup aimé ça. J’ai fait beaucoup de répétitions avec les interprètes pour placer le ton juste et même si c’est toujours beaucoup de travail, j’adore ça. Dans certains cas, comme avec Émilie Bibeau, qui joue la mère d’Émile, on travaillait à exprimer le contraire de ce que les dialogues disaient; c’était délicat mais ça éclairait beaucoup le texte.»

«C’est sans doute la portion du travail qui me plaît le plus même si je suis passionné par le travail du directeur photo, les maquillages, les costumes, la musique, etc. Une des beautés du cinéma, c’est que ça touche à tellement d’aspects différents. C’est un art très complet; je trouve ça génial.»

Tourné en 2019, en des temps plus sereins, les distributeurs ont dû retarder la sortie du film à quelques reprises. Les conditions actuelles sont loin d’être idéales avec un nombre limités de salles ouvertes sur l’ensemble de la province et dans celles-ci, une affluence contrôlée. «C’est un peu dommage, convient le réalisateur, mais ce qui m’attriste le plus, c’est qu’on ne fera pas de première officielle. On ne se réunira pas pour célébrer la sortie du film et particulièrement pour les jeunes comédiens, je trouve ça moche. Par contre, on sent bien que le public a envie d’aller au cinéma et je pense que cette idée d’être stimulé par un enseignant inspiré qui est au centre du film est plus que jamais pertinente. Ça apporte quelque chose de positif dans une période difficile et dans ce contexte, le film arrive à un très bon moment.»

Le club Vinland est présentement à l’affiche au cinéma Le Tapis rouge de même qu’aux Cinémas Biermans de Shawinigan.