L’artiste Ève Cadieux présente l’exposition "Toutes ces choses" à la Galerie r3 de l’UQTR dans une réflexion sur la vie émotionnelle des objets et notre façon de les consommer.

Ces choses qui nous habitent

TROIS-RIVIÈRES — C’est à l’artiste Ève Cadieux que la Galerie r3 de l’UQTR offre ses murs jusqu’au 29 novembre pour son exposition intitulée "Toutes ces choses".

Fidèle à sa mission, la galerie présente une exposition ayant comme base une recherche dans une des disciplines enseignées au département de philosophie et des arts de l’institution d’enseignement supérieur trifluvienne; la photographie, dans ce cas particulier. La démarche de l’artiste dépasse le strict cadre de sa discipline, englobant d’autres éléments comme l’installation ou l’écrit mais la photographie en demeure l’axe central.

Ève Cadieux était de la joyeuse bande qui a présenté Humanorium l’été dernier au parc Champlain. Cette exposition individuelle a ceci en commun avec l’autre qu’elle est d’un abord très accessible. Il s’agit, pour une grande partie, de photographies d’objets à première vue banals. Plusieurs clichés ont même été croqués dans des marchés aux puces.

Au delà de la représentation de la chose inerte, toute une réflexion se décline sur l’obsolescence, la surconsommation, notre relation aux choses, la vie propre de ces objets inanimés. La mise en valeur par l’image de certains de ceux-ci appartenant à des collectionneurs peut sembler absurde à première vue et ne valoir que pour la qualité esthétique des photographies mais le spectateur comprend rapidement qu’il y a plus.

«Pour moi, l’objet est vraiment porteur de mémoire individuelle et collective et depuis quelques années, je réfléchis davantage à la vie des objets dont on se défait si rapidement et qui deviennent également de plus en plus rapidement obsolètes. L’exposition regroupant du travail des vingt dernières années, elle nous permet de constater combien la durée de vie peut être courte. C’est donc aussi une réflexion sur notre façon de consommer et de s’approprier les choses.»

Au départ de la démarche, une fascination d’Ève Cadieux pour les objets dont elle dit qu’elle a toujours eu de la difficulté à se départir. «La moindre petite chose était pour moi porteuse d’une histoire, en lien avec une personne, un lieu que j’avais visité, etc. Cette relation intime aux choses m’a toujours habitée.»

L’artiste rappelle au visiteur à quel point les objets, pour banals qu’ils puissent paraître, sont porteurs d’émotions. «J’ai notamment demandé à des collectionneurs de me confier un objet qui a une valeur sentimentale pour eux tout en ayant perdu sa valeur utilitaire et je pense que l’émotion véhiculée par l’objet paraît dans chacune des images même si celui-ci nous est étranger. Pareil pour les images prises dans le contexte de marchées aux puces: même si les objets ne nous appartiennent pas, ils évoquent quelque chose. On peut les avoir vus chez nos grands-parents ou à la maison familiale par exemples. Ou alors, ils peuvent simplement ressembler à des objets connus ayant, eux, une forte connotation émotionnelle.»

L’artiste indique qu’à l’origine de sa démarche se trouvait l’intérêt pour la vie émotionnelle des objets mais qu’au fil du temps, c’est davantage la réflexion sur la vie utile et la désuétude qui a pris la relève. «C’est une réflexion sur la société de consommation, notre façon actuelle de consommer et d’évincer beaucoup de choses. On a aujourd’hui le téléphone intelligent qui vient remplacer plein de choses et qui peut donner l’impression qu’on consomme moins mais on consomme beaucoup de ces appareils qui sont également très polluants. Bien que je ne porte pas un regard très critique sur ces questions, cette réflexion est quand même là, au centre de ma démarche.»

Bien qu’un volet de l’exposition, une installation recourant à la projection de photographies d’objets technologiques d’une autre époque, se consacre à cette idée, l’émotion demeure constante chez Ève Cadieux. Une bonne part de celle-ci se nourrit de la place que prend l’esthétique dans son approche. «Mes images sont ouvertes, j’aime laisser les gens suivre leur propre réflexion. Je n’ai pas de mode d’emploi et j’aime que la poésie propre d’une image puisse rejoindre différentes personnes différemment.»

«La question de l’utilité des choses demeure néanmoins. On voit beaucoup d’objets qui n’ont plus de fonction utile mais qui demeurent et qui survivront probablement à leur propriétaire. Ce qui est inutile peut aussi être indispensable et c’est d’ailleurs là une fonction qu’on accole souvent à l’art en général. Les objets auxquels je m’attache ici perdent à peu près tous leur utilité première mais en gagnent une seconde liée à la réflexion et la mémoire. Pour moi, derrière son aspect inerte, un objet est quelque chose de bien vivant.»