Réjean Vallée et Gabrielle Ferron se livrent à un duel d’acteurs de haut calibre dans la pièce «Blackbird», mise en scène par Olivier Lépine à Premier Acte.

«Blackbird» : Troublante confrontation

CRITIQUE / Quand un homme dans la quarantaine entretient une relation amoureuse et sexuelle avec une jeune fille de 12 ans, on est vite tenté de régler le dossier. Lui : le salaud, l’agresseur, le prédateur. Elle : la victime innocente. Et si la question s’avérait plus complexe? Voilà l’épineuse prémisse de la pièce «Blackbird» de l’Écossais David Harrower, qui se déploie dans une troublante confrontation ces jours-ci à Premier Acte.

Mis en scène par Olivier Lépine, le spectacle s’ouvre alors que le duel est déjà entamé. Une quinzaine d’années après l’idylle qui a mené Ray (Réjean Vallée) à purger une peine de prison puis à refaire sa vie sous un nouveau nom, Una (Gabrielle Ferron) débarque sur son lieu de travail. Elle a vu dans un prospectus le visage de celui dont elle s’est entichée toute jeune. Celui qui n’a pas résisté à une envie inacceptable dans notre société. Et elle a décidé de briser le silence qui l’emprisonne depuis toutes ces années. Parce que si lui a disparu du paysage, elle a dû vivre avec les conséquences de cet été où tout a changé. Cherche-t-elle des réponses? Une vengeance? Une reprise de contrôle? Un peu tout ça, en fait.

Sous l’éclairage cru des néons d’une salle d’employés jonchée de détritus, les acteurs Réjean Vallée et Gabrielle Ferron se livrent à un face-à-face de haut calibre. La facture visuelle est brute, rien n’est esthétisé dans cet affrontement qui se jouera sur une palette de tons, sur plusieurs terrains : entre la méfiance, la culpabilité, la violence verbale et physique, la fragilité, un jeu de pouvoir et même la nostalgie, voire le désir.

Peu à peu, les frontières entre les concepts de victime et de bourreau deviennent floues à mesure que les deux personnages se racontent leur version d’une soirée fatidique où tout a basculé. On se retrouve devant deux solitudes, deux vies brisées en quête de rédemption. Même si leur relation est condamnable, ils ont partagé un moment qui a changé leur existence à tout jamais. C’est vraiment ce qui fascine dans cette pièce qui expose sans juger ni excuser. Et ça ne tiendrait pas la route sans une solide performance des interprètes, notamment de la part de Réjean Vallée, qui marche sur une fine ligne et qui doit user de mille nuances pour faire naître un peu de sympathie envers un personnage que d’aucuns auraient d’emblée envie de lapider.

Les questions soulevées dans Blackbird sont complexes et la pièce ne prétend pas y apporter de réponses. Au contraire. On nage au cœur de confusions et d’émotions contradictoires, de ressentis pas tout à fait définis ou clairement exprimés. Cette impression est renforcée à Premier Acte par la disposition de la salle, où les spectateurs, divisés en deux groupes, ont accès à deux angles différents de l’action. Alors que le vis-à-vis gagne en intensité, on voit rarement les protagonistes de face en même temps. À l’image de cette situation éminemment compliquée, délicate et taboue, il devient impossible d’avoir un portrait d’ensemble objectif. Les faits s’effacent derrière les perceptions. Reste au public de se faire une tête avec les siennes.

La pièce Blackbird est présentée à Premier Acte jusqu’au 23 février.