Anne Dorval offre sans doute une de ses meilleures interprétations en carrière.
Anne Dorval offre sans doute une de ses meilleures interprétations en carrière.

14 jours 12 nuits, de Jean-Philippe Duval: bouleversant et magnifique

CRITIQUE / Y a-t-il un art du film intimiste? Un savoir-faire technique qui permet de donner une âme à une œuvre cinématographique pour qu’un scénario tout simple arrive à générer de puissantes émotions. Ça n’existe évidemment pas mais le splendide film 14 jours 12 nuits de Jean-Philippe Duval pourrait certainement servir de modèle.

Cette percée du cinéaste québécois dans ce genre exigeant, difficile, délicat est une magnifique réussite. Certains diront qu’il a profité d’interprètes exceptionnelles, de décors fabuleux, d’un sujet touchant par nature, il reste que le cinéaste a impeccablement mené sa barque. Le résultat est une œuvre profondément bouleversante, toute en nuances, en silences révélateurs, en émotions.

Il part d’un sujet fort simple: Isabelle (Anne Dorval) débarque au Vietnam pour retrouver les endroits où, dans le passé, elle est venue chercher la petite fille qu’elle a adoptée il y une quinzaine d’années. Elle se rend d’abord à la crèche où elle est plutôt mal reçue par la nourrice de l’enfant qui lui demande ce qu’elle est venue chercher. La mère adoptive ne semble pas le savoir plus que le spectateur. C’est pourtant par cette nourrice qu’elle obtient des informations qui la mettront sur la piste de la mère biologique de son enfant.

Celle-ci, Thuy, est guide touristique et sans lui révéler la nature du lien qui les unit, Isabelle part en sa compagnie pour un voyage de découverte non seulement du pays d’origine de sa fille mais d’elle-même et de sa génitrice.

Voilà un point de départ plutôt vague; pourtant, il ne manque rien à cette œuvre pour nous transporter. Dans un pays lointain, à travers les paysages somptueux d’un univers fascinant mais surtout, intérieurement, dans les tourments qui bouleversent Isabelle. Et malgré la splendeur des décors, c’est ce second voyage qui s’impose et justifie de courir voir ce film grave et lumineux.

Anne Dorval offre sans doute une de ses meilleures interprétations en carrière. Peut-être un tout petit peu affectée au début, elle se montre globalement extraordinaire de sobre gravité. Son trouble est évident dès la première image et elle conserve cette convaincante réserve jusqu’à l’inévitable débordement des émotions. Au-delà de l’analyse, ce qui révèle le mieux la qualité de son travail, c’est ce qu’elle arrive à nous faire ressentir et combien les tourments de son personnage finissent par nous entrer dans les tripes.

Elle est le socle sur lequel le film se bâtit mais trouve en Leanna Chea une partenaire fantastique. Cette actrice française d’origine asiatique est tout aussi renversante dans sa façon d’exprimer ses émotions dans la sobriété. Tout passe dans les yeux, les attitudes, le ton de la voix et avec une intensité exceptionnelle. Elle est en nomination comme meilleure actrice de l’année dans un rôle de soutien dans le cadre du prochain gala des Prix Écrans canadiens. Ce n’est que justice. Je suis d’ailleurs un peu étonné qu’Anne Dorval n’y soit pas comme actrice dans un premier rôle.

On ne peut pas obtenir du travail de cette qualité de la part des interprètes sans une direction juste et précise; Jean-Philippe Duval se révèle un réalisateur extrêmement sensible. On le connaît pour des choses comme Dédé à travers les brumes ou les séries télévisées Unité 9 ou Toute la vie mais on est ici dans un tout autre registre qu’il maîtrise de façon remarquable.

Savoir utiliser les silences, les prises de vue, les décors pour créer une atmosphère et insinuer l’émotion apparaît comme une tâche excessivement délicate et il y réussit admirablement.

Son film possède une force qui ne peut pas n’être le fait que d’un excellent scénario de Marie Vien. Elle tisse une toile complexe et troublante de vérité autour de la maternité, du deuil, de la culpabilité. Cette rencontre qu’elle a imaginée entre une mère dépouillée de sa fille et l’autre qui l’a adoptée est d’une immense richesse. Elle suggère également des pistes de réflexion sur notre attitude de colonisateurs qui vont à l’étranger «sauver» des enfants de la misère comme si nous possédions seuls les clés du bonheur.

La mise en image, le rythme que le réalisateur confère à ce voyage intérieur sont tout simplement superbes. On dirait que rien n’est superflu dans ce récit d’une lenteur et d’une sobriété qui imposent le respect.

Je me doute bien que cette œuvre n’est pas faite pour plaire à tous. Les thèmes de la culpabilité, du deuil sont parfaitement universels mais pas sexy. Il reste que c’est un film profondément bouleversant pour qui y est le moindrement sensible. Quel beau film!

Au générique

Cote: * * *  ½

Titre: 14 jours 12 nuits

Genre: Drame

Réalisateur: Jean-Philippe Duval

Actrices: Anne Dorval, Leanna Chea

Durée: 1 h 39

On aime: le jeu des interprètes, la précision de la mise en scène, la richesse des thèmes abordés.

On n’aime pas: un petit côté cartes postales.