Dans le cadre de la Semaine de prévention du suicide, Carole Sullivan témoigne de la souffrance des personnes endeuillées.

Survivre aux «pourquoi»

La lumière du jour s'invite dans la pièce où les plantes sont reines, le corps légèrement incliné vers les rayons du soleil. «Les plantes, c'est vivant...», rappelle tout simplement Carole Sullivan lorsqu'on s'émerveille devant la beauté de son chez-soi, à Grandes-Piles. C'est ici, entre la rivière Saint-Maurice et les falaises, à l'entrée d'une forêt peuplée d'arbres géants, qu'elle est venue se réfugier et attendre la guérison.
Carole Sullivan insiste pour que le ton de cette chronique ne soit pas pathétique même s'il sera question ici du suicide de son fils survenu en décembre 2000, à l'âge de 17 ans. Brave et vulnérable Michaël. Il avait à peine 2 ans et demi lorsque son père s'est enlevé la vie, en 1985.
«Je me souviens de ce moment furtif où j'ai perçu la cassure dans son regard d'enfant, alors qu'il m'a fallu lui dire que plus jamais son papa ne reviendrait.»
Cette première confidence est venue au printemps 2012, au lendemain de la publication de l'article Je pense souvent à mon papa sur l'existence d'un groupe de thérapie pour enfants endeuillés par le suicide. «S'il y a quelqu'un qui peut témoigner de la souffrance et des dégâts qu'un tel geste peut engendrer chez un enfant, c'est le parent qui accompagne cet enfant», laissait-elle entendre avant de saluer l'initiative du Centre de prévention suicide les Deux Rives.
Dans ce même courriel, Carole Sullivan osait croire que si ce type d'intervention avait existé à l'époque, son fils aurait probablement eu une vie plus paisible. Elle avait une pensée pour ces parents trop accablés par leur propre souffrance pour bercer celle de leurs petits. Mme Sullivan était confiante que cette main tendue aux enfants affligés pouvait les décharger d'un fardeau qu'ils n'ont pas à supporter, qu'ils aient 2 ans et demi ou 17 ans.
À l'occasion de la Semaine nationale de prévention du suicide (du 2 au 8 février), l'ancienne intervenante sociale devenue fleuriste accepte de nous parler de sa longue route du deuil sur laquelle elle a avancé à tâtons, dans le noir, avant de se laisser guider par le souvenir lumineux de son fils adoré.
La rupture
Michaël Giguère était un garçon très attaché à son père. Ce dernier ne pouvait pas quitter la maison sans d'abord rassurer son bambin en pleurs. Carole Sullivan n'oubliera jamais ce jour où elle a dû se faire violence pour lui annoncer que son papa était parti pour toujours. Elle a vu cette rupture, brutale et sans appel, dans les yeux de son fils. Mme Sullivan préfère nous épargner le récit des semaines, des mois et des années qui ont suivi, mais jusqu'à l'âge de 10 ans environ, Michaël s'est régulièrement endormi épuisé par ses pleurs d'ennui. L'enfant réclamait son père à coup de «Pourquoi?».
«Mes réponses ne suffisaient pas», raconte Mme Sullivan. Elle était une femme éprouvée, pour qui les questions sans réponses s'entremêlaient dans sa tête. C'était tout son être qui était envahi par la tristesse, la culpabilité et la colère. Elle devait affronter son deuil et aider son garçon à faire le sien.
Michaël était un adolescent attachant, qui savait s'entourer d'amis, mais qui vieillissait en traînant avec lui une peine profonde, au point de le rendre extrêmement fragile face à ses tourments. Lorsque le jeune homme s'est donné la mort quinze ans après le suicide de son père, Carole Sullivan s'est aussi éteinte.
La dame s'excuse de ne pas trouver les mots et d'être incapable de retenir ses larmes en regardant son conjoint sans qui elle ne serait peut-être pas là aujourd'hui. Carole Sullivan s'est interdit de passer à l'acte, consciente de sa souffrance et de celle qu'elle risquait de faire subir à son amoureux.
«Je n'ai pas de certitude, mais des croyances. Michaël est mort, mais notre amour parent-enfant existe toujours. En restant vivante et debout, j'ai voulu honorer la mémoire de mon fils. C'est comme si je poursuivais mon rôle de mère», explique Mme Sullivan qui, au plus fort de son deuil, a fait une thérapie de groupe, a lu plusieurs livres sur la spiritualité, a écouté des chants sacrés, s'est laissée imprégner par la nature autour de sa maison et a fait appel à des proches capables d'accueillir son désespoir.
«Ce sont des amis qui ont été présents au jour le jour, qui savaient qu'en me demandant comment j'allais, ils risquaient de m'entendre dire des choses vraiment pas l'fun», sourit-elle, songeuse. «Ils sont une grande richesse», souligne-t-elle avec reconnaissance.
Baiser papillon
Tous ces bouquets de fleurs confectionnés pour les autres ont également réconforté la fleuriste qui, treize ans après le suicide de son fils, a réussi à s'aménager un espace de paix. «Michaël est revenu à l'intérieur de moi», ajoute celle qui se montre attentive aux signes que lui envoie son garçon. Cette mère a reconnu son enfant parmi des gens croisés sur sa route. Elle a aussi posé des gestes qui lui ont permis d'avancer.
Pour redonner un sens à la cruelle absence de Michaël, Carole Sullivan s'est agenouillée et a creusé elle-même la terre avant d'y déposer, seule, les cendres de son fils. C'était quatre ans après le suicide du jeune homme. Carole Sullivan voulait retourner son enfant là d'où il venait, parmi une envolée de papillons d'élevage qu'elle s'était offerte pour s'accrocher à un symbole fort de liberté et de gaieté.
«Je pense qu'on peut guérir beaucoup de choses à travers des rituels», dit-elle avant de mentionner qu'il lui a fallu plusieurs années avant de dire «oui» à ce qui s'était passé. «Tant que je résistais, il n'y avait pas de guérison possible», constate Carole Sullivan aujourd'hui portée par un immense sentiment d'amour.
Au lendemain de ce rendez-vous mère-fils au cimetière, la fleuriste a reconnu sur la rampe de son balcon un papillon délivré la veille. Lorsqu'elle s'en est approché, il s'est déposé tout doucement sur sa main, y est demeuré de longues minutes, le temps de se laisser admirer dans toute sa splendeur avant de s'en aller dans la forêt peuplée d'arbres géants.
Pour obtenir de l'aide
1-866-APPELLE (277-3553)
VigileLa traditionnelle vigile à la chandelle du Centre de prévention suicide les Deux Rives aura lieu le mercredi 5 février, à 19 h, à la basilique Notre-Dame-du-Cap, devant le petit sanctuaire. Pour confirmer sa présence: 819 379-9238.
T'es important pour nous...
> La 24e édition de la Semaine de prévention du suicide se déroulera du 2 au 8 février et a pour thème «T'es important pour nous. Le suicide n'est pas une option».
> En 2011, 1105 Québécois se sont enlevé la vie dont 101 personnes en Mauricie et au Centre-du-Québec.
> Au Québec, quelque 28 000 tentatives de suicide sont réalisées chaque année.
> La Mauricie et le Centre-du-Québec occupent le 3e plus haut taux de suicide de la province, derrière la Côte-Nord et l'Abitibi-Témiscamingue.
> 80 % des suicides sont commis par des hommes âgés entre 35 et 49 ans.
> Les données actuelles, bien que provisoires, suggèrent que le taux de suicide continue de diminuer au Québec depuis 1999.