Le skieur de fond Yves Bourque s'apprête à quitter la région pour les Jeux paralympiques de Sotchi.

Sotchi à bout de bras

Au moment où s'éteint la flamme olympique, Yves Bourque entre en scène, le feu dans les yeux. Les Jeux paralympiques débutent le 7 mars à Sotchi. Le skieur de fond sera sur la ligne de départ, impatient de se propulser par la force de ses bras et de son caractère.
Rencontré sur son terrain de jeux préféré, dans les sentiers du centre de plein air Énergie CMB, à Trois-Rivières, le résident du secteur Saint-Grégoire, à Bécancour, ne compte plus ses heures d'entraînement. À quelques jours de réaliser son rêve olympique, le gars ne vise pas une médaille, mais la fierté d'avoir tout donné. Parions déjà sur ses chances de l'emporter haut la main.
Yves Bourque, 48 ans, est né sans membres inférieurs. L'homme n'a pas de jambes. «C'est sûr que ça a été un choc pour mes parents», dit-il avant de rappeler qu'en 1966, les ressources spécialisées pour les enfants handicapés étaient rares dans la région. Il se souvient d'avoir pris régulièrement la direction de Montréal avec sa mère qui l'accompagnait au centre de réadaptation. C'est ici que le garçon a appris à marcher avec des jambes artificielles et des béquilles, et ce, un peu beaucoup malgré lui.
«Ce n'était pas convenable pour moi. Je me sentais encore plus handicapé avec ça», explique celui qui, enfant et adolescent, a néanmoins toléré ses prothèses qui le rendaient sans doute moins différent aux yeux des jeunes de son âge. Une fois par contre ses études secondaires terminées, il a décidé de mettre ses appareils au rancart. Depuis l'âge de 17 ans, Yves Bourque se déplace avec ce qu'il maîtrise à la perfection: ses mains et une planche à roulettes! L'étoile filante aperçue entre les boutiques d'un centre commercial, c'était probablement lui, en train de faire ses emplettes sur son bolide à quatre roues.
«Je me déplace plus rapidement avec mon skate», confirme Yves Bourque qui n'a jamais voulu prendre place dans un fauteuil roulant. «Trop gros. Je préfère ma planche. Dans les escaliers, je la tiens d'une main et je monte les escaliers en me poussant avec l'autre», explique-t-il tout bonnement. L'homme est peut-être né sans la partie inférieure de son corps, mais sa capacité de s'adapter est instinctive. Pendant que nous, on s'accroche dans les fleurs du tapis, lui, il reste debout, en totale maîtrise de la situation.
Jeune adulte, Yves Bourque a complété les 42 kilomètres du Marathon de Montréal sur son inséparable planche à roulettes. L'idée lui est venue en accompagnant un ami qui s'entraînait en prévision de cette épreuve de course à pied. «Je suis parti le dernier pour ne pas nuire à personne», tient à préciser un gars aussi poli que discret de nature. Après avoir réussi ce défi où il s'est avant tout mesuré à lui-même, Yves Bourque a eu envie de recommencer. Depuis, il roule, glisse et se dévoue corps et âme à chacune des disciplines croisées sur sa route.
Yves Bourque a pratiqué le vélo, le kayak, la natation, la planche à neige, la musculation et la pêche à la mouche, mais son sport préféré est sans contredit le ski de fond. Il en fait depuis 25 ans, mais à titre compétitif, depuis quatre ans. La suite tient de son incroyable détermination. Depuis sa première participation à une Coupe du Québec, sur son monoski, l'athlète a progressé jusqu'aux championnats canadiens, mondiaux et le voilà aujourd'hui, à quelques jours de quitter Bécancour pour réaliser son rêve olympique à Sotchi.
Yves Bourque vit en couple, il est le père de deux filles âgées dans la jeune vingtaine et a été cordonnier. Depuis une douzaine d'années, il travaille au service des aides techniques du Centre de réadaptation InterVal. L'athlète est passé maître dans l'art de concilier ses responsabilités familiales, professionnelles et sportives. Il n'avait pas le choix pour faire du ski de fond son mode de vie. Yves Bourque s'avère également un respectable Monsieur bricole puisqu'il a lui-même conçu la luge fixée sur sa paire de skis.
«Travailler avec Yves est un privilège. C'est un athlète autonome et un gars d'équipe. Yves a animé plusieurs ateliers de promotion du ski paranordique. Il sait qu'il est important de sensibiliser les personnes à mobilité réduite à faire de l'activité physique, pas seulement pour faire de la compétition, mais parce qu'ils peuvent en tirer des bénéfices pour leur santé et leur qualité de vie», louange son entraîneur, François Trudeau, sur la page Internet de son protégé.
«À Sotchi, je ne m'en vais pas chercher une médaille d'or, c'est clair!», avertit néanmoins Yves Bourque avant d'indiquer que malgré tous ses efforts, il pourra difficilement rivaliser avec le calibre de ses adversaires de la Russie, des hommes qu'il respecte au plus haut point.
Pour ceux que ça intéresse, Yves Bourque participera aux compétitions du 15 km (9 mars), du 1 km sprint (12 mars) et au 10 km (15 mars). «Ça va être le fun!», promet-il avec enthousiasme avant de retourner sur les pistes.