Le couloir du cloître mène à l'église où se réunissent plusieurs fois pas jour les moines de Saint-Benoît-du-Lac.

Sonnez les matines

Normalement, j'aurais dû loger à la Villa Sainte-Scholastique, maison voisine de l'abbaye Saint-Benoît-du-Lac. Tenu par deux religieuses au sourire contagieux, cet havre de paix accueille des femmes qui veulent reprendre leur souffle au coeur des montagnes et parmi un concert de chants grégoriens.
Pour les besoins de ce reportage, on a accepté que je sois hébergée au monastère, à l'hôtellerie des hommes où le moine responsable a eu la délicatesse de me remettre les clés d'une chambrette située dans une section inhabitée ce jour-là.
Entre deux entrevues et deux offices, j'ai mis mon magnétophone, ma montre et mon cellulaire à «off» pour renouer avec le vide, un sentiment qui vise, avec de la pratique, à faire place à la sérénité. 
Certains préfèrent un voyage de pêche, d'autres, une fin de semaine de yoga. Dans la région, vous êtes quelques-uns, hommes et femmes confondus, à prendre la direction de Saint-Benoît-du-Lac pour bercer votre âme en compagnie des moines. 
Annuellement, l'hôtellerie des hommes reçoit quelque 1800 visiteurs en quête d'une retraite spirituelle. Ce sont des pères de famille, des célibataires, des professionnels ou des sans emploi, des jeunes et moins jeunes qui ont eu vent de cette rumeur voulant que le silence soit un chemin de liberté intérieure.
À la villa des dames, soeur Céline et soeur Denise ne tiennent pas vraiment de registre, mais leur dizaine de chambres sont très souvent toutes occupées. Pour 60 $, vous avez un lit, trois repas partagés en silence et la possibilité d'aller à la rencontre de vous-même. Car toutes les raisons sont bonnes pour faire une pause parmi les moines de Saint-Benoît, y compris celle qui consiste à voir un peu plus clair dans sa vie.
Cure de jeunesse
Maître des novices, père Robert Choquette accueille depuis quelques années des jeunes hommes qui souhaitent pousser plus loin l'expérience en vivant un séjour d'un mois parmi les moines.
Depuis cinq ans, ils sont près d'une cinquantaine, âgés entre 18 et 35 ans, qui ont répondu à l'invitation. «La plupart étaient croyants, mais ce n'est pas une obligation», précise père Choquette qui soutient que ce stage à l'abbaye n'est pas une façon détournée de recruter des futurs moines.
«La demande d'ouvrir nos portes est venue d'eux», dit-il en parlant de ces jeunes hommes qui, pour certains, n'avaient jamais fréquenté l'église, voire prié. 
«Ils repartent d'ici apaisés», observe le moine avant d'expliquer que les participants partagent en silence le travail des moines pour rembourser les frais de séjour. Un accompagnement spirituel et des lectures sont proposés. Pour le père Choquette, la présence de ces stagiaires donne un bel élan à la mission de la communauté de Saint-Benoît qui, après 100 ans d'existence au Québec, continue de s'adapter aux défis de chaque génération.
Point d'orgue
La cloche a sonné. Tout de brun vêtus, une vingtaine de moines font leur entrée dans l'église, les uns à la suite des autres. Les plus âgés avancent lentement, les épaules voûtées sous leur tunique et scapulaire. Jour après jour, ils se laissent porter par la musique sacrée.
L'organiste est également celui qui les guide dans cette vie qu'ils ont choisie. Élu par ses pairs, le père abbé de l'abbaye, Dom André Laberge, aime dire qu'il est le maire de Saint-Benoît-du-Lac, une municipalité qui se résume à son monastère, sa fromagerie, son verger, sa cidrerie et une trentaine d'habitants, tous des moines.
«Un père abbé donne l'orientation spirituelle. J'enseigne un peu comme un chef d'orchestre. Je suis préoccupé par l'harmonie et le rythme», décrit le musicien dont le talent au clavier de l'orgue Casavant est reconnu tant à l'intérieur qu'à l'extérieur de Saint-Benoît-du-Lac, et même à l'étranger.
«Je ne joue pas pour ma gloire, mais pour celle de Dieu et l'édification du prochain. Je joue pour préparer et envelopper la prière des autres. Je joue du mieux que je peux, avec ce que je suis», décrit Dom Laberge qui aime penser que sa musique touche également des visiteurs qui ne croient ni à Dieu ni au diable.
«C'est mon apostolat. C'est le médium que j'ai pour accompagner les gens», souligne Dom Laberge qui constate que les hommes et les femmes qui se présentent à l'abbaye sont à la recherche d'un temps d'arrêt.
«Il y a ici une atmosphère sacrée qu'on ne retrouve nulle part ailleurs. Et le chant grégorien est tellement pacifiant!», s'émerveille l'organiste avant d'indiquer que les invités sont libres d'assister ou non aux offices.
«On ne pose pas de questions», affirme le père abbé avant d'ajouter que les moines accueillent des habitués qui reviennent d'année en année, mais aussi des personnes qui n'ont pas la foi ou qui se sont éloignées de leurs valeurs fondamentales.
«On prend les gens là où ils sont, sans leur faire la morale. Souvent, c'est le seul endroit où ils peuvent se retrouver avec eux-mêmes», observe Dom Laberge avant de mentionner que des personnes demandent souvent à rencontrer un moine, question de faire le point.
«Au fond, ce que ces gens souhaitent, c'est d'être entendus et respectés dans ce qu'ils vivent», fait-il valoir avant de retourner à son orgue et à ses chants grégoriens.
Le moine qui savait cueillir des pommes
Natif de Sainte-Flore, frère Léonce Gélinas a franchi la clôture monastique de l'abbaye Saint-Benoît-du-Lac le 5 août 1947. Soixante-six ans plus tard, le moine âgé de 85 ans a passé la quasi-totalité de sa vie à prier, chanter en grégorien, jouer du violoncelle et à veiller à l'éclosion des vergers.
Saint-Benoît dit que pour être moine, il faut vivre du travail de ses mains. Pendant 35 ans, frère Gélinas a assuré la culture des pommes utilisées pour la fabrication d'une compote et d'un cidre qui font, à l'instar des fromages, la renommée de l'abbaye.
De son propre aveu, frère Gélinas ne connaît rien aux nouvelles technologies de l'information et de la communication. Devant tous ces changements auxquels il assiste en retrait, il se dit aussi impressionné que perplexe. «Les gens ne sont pas plus heureux», prétend le moine qui n'a jamais remis sa vocation en question. «Je me suis donné totalement au Seigneur pour le salut du monde. Oui, c'est une vie en solitaire, mais ici, nous sommes aussi une famille», apprécie frère Gélinas qui se plaît dans cette dualité cloîtrée.
«C'est vrai qu'on ne sort pas comme ça. Je ne peux pas dire: je m'en vais à Grand-Mère demain matin! J'ai fait voeu de stabilité vous savez», rappelle gentiment le moine. D'ailleurs, le Shawiniganais d'origine a déjà été plusieurs années sans revenir dans la région, mais frère Gélinas n'oserait jamais s'en plaindre.