Des visages humains comme celui-ci filmés au ralenti et en noir et blanc constituent l'essentiel du plus récent documentaire d'essai du réalisateur Godfrey Reggio, intitulé Visitors. Il est présentement à l'affiche au cinéma Le Tapis rouge.

Sommes-nous les visiteurs de notre propre monde?

La présence de Visitors dans l'offre cinématographique commerciale témoigne du luxe assez nouveau d'avoir un cinéma consacré au cinéma de répertoire à Trois-Rivières parce qu'autrement, jamais, au grand jamais, tel film n'aurait pris l'affiche ici.
Il s'agit de la dernière réalisation de Godfrey Reggio, un réalisateur complètement hors norme connu par une certaine clientèle pour avoir réalisé la trilogie culte des Qatsi: Koyaanisqatsi (1982), Powaqqatsi (1988) et Naqoyqatsi (2002).
Son approche est unique et déstabilisante; parlons de cinéma documentaire d'essai. Le cinéaste porte sa caméra sur le monde qui l'entoure, humain comme physique et naturel, à la façon du documentariste mais en intervenant souvent sur le résultat.
Ainsi, il montrera des scènes en accéléré ou au ralenti pour en maximiser l'impact ou certaines caractéristiques leur conférant ainsi un sens nouveau et indéchiffrable autrement. Mais un sens qui nous apparaît conforme à la réalité puisqu'il ne trafique pas l'image à proprement parler mais l'aborde avec une nouvelle perspective en lui conférant un nouveau rythme.
Exemple classique tiré de Koyaanisqatsi, classique entre tous: la circulation dans une grande ville, vue en plongée. Le flux du trafic étant ordonné par les feux de circulation, il devient, en accéléré, le rythme régulier et incessant de la respiration d'un être gigantesque.
Le tout, sans le moindre dialogue mais sur la musique de Philip Glass. Une musique hypnotique et obsédante qui se fond à la trame visuelle d'une façon totale. Ce n'est pas pour rien que Reggio n'a toujours travaillé qu'avec Philip Glass pour les quatre longs métrages et deux courts métrages qu'il a réalisés.
Reggio reprend sa formule de prédilection avec Visitors en se concentrant essentiellement sur des visages humains filmés en gros plan, au ralenti, la plupart du temps avec un minimum d'expression. C'est à peine s'il fait un subtil zoom sur chacun d'eux. Ce n'est qu'à mi-chemin dans le film que les visages présentés s'animent d'expressions diverses. Ces plans sont entrecoupés d'autres, surtout des immeubles désaffectés et un ancien parc d'attraction. Le réalisateur se permet également quelques scènes dans sa Louisiane natale, dans les bayous et même quelques plans de la Lune.
Tout est offert dans un noir et blanc travaillé et esthétique mais toujours sans autre apport sonore que la musique minimaliste et répétitive de Glass.
L'oeuvre est un casse-tête à décrire. C'est un film hypnotisant, complètement contemplatif. Ceux qui connaissent l'un ou l'autre de ses longs métrages précédents du réalisateur ne seront ni surpris, ni dépaysés.
Le film est différent de ses opus antérieurs par sa frugalité, je dirais. Alors que les autres foisonnaient de plans spectaculaires et d'images très animées, fébriles, même, celui-ci est nettement plus dépouillé. Chaque plan de visage dure une bonne trentaine de seconde au moins. Mais l'effet global est sensiblement le même. On est hypnotisé par cette lenteur qui suscite constamment la réflexion. Que veut-il dire par cette succession de plans? Qui sont les visiteurs du titre? Nous, sans doute, mais comment Reggio l'entend-il?
Les visages portant tous les mêmes caractéristiques de base sont pourtant extrêmement différents les uns des autres. Quelle est l'humanité qui les unit les uns aux autres? Ces visages qui sont l'expression même de la vie viennent s'opposer à des immeubles désaffectés qui seraient la mort. Le côté fragile et fugace de ce que nous fabriquons. Le film n'explique rien.
Il est évident qu'une bonne partie du public sera incapable de subir cette oeuvre sans compromis malgré sa durée de seulement 87 minutes. Les fans, d'un autre côté, vont se considérer très privilégiés d'avoir l'occasion de voir sur grand écran au moment de sa sortie officielle une oeuvre aussi originale et singulière.
Comme toujours, l'esthétisme de la photographie de Trish Govoni, Graham Berry et Tom Lowe est fascinant. L'oeuvre est d'une très grande beauté mais quelque peu rugueuse et froide. Les visages se succèdent sur un fond noir la plupart du temps sans mise en scène mais selon un scénario qui ne m'a vraiment pas semblé évident à suivre. Bien que le film soit intéressant, qu'il emprunte un langage original, il confine parfois à l'exercice de style plutôt cérébral.