Joliane Dufresne et Nicolas Demers-Jutras y incarnent le couple mythique de Shakespeare.

Shakespeare avec fusils et iPhone

C'est le pari de la modernisation qui a inspiré le metteur en scène Stéphane Bélanger pour la troisième pièce de la saison du Théâtre des gens de la place. Roméo et Juliette avec comme seuls accessoires des fusils et des téléphones intelligents: ces anachronismes s'imbriquent dans le désir d'actualisation du classique de Shakespeare. L'intention est louable en soi, mais le portrait global de cette vision est légèrement terni par un élément fondamental.
La principale réserve à une appréciation optimale de la pièce concerne l'interprétation. Le jeu comme tel demeure la base d'une production théâtrale, dans l'optique où on va au théâtre pour se faire raconter une histoire. Au lieu de la lire soi-même dans un livre, on charge des comédiens de l'incarner sous nos yeux. Pour s'attaquer à une célébrissime oeuvre comme Roméo et Juliette, il faut s'assurer que les interprètes puissent rendre le texte de langage classique.
Et malheureusement, l'inégalité dans le jeu des 16 comédiens limite l'attrait de la pièce dans son ensemble, et relègue au second plan les efforts de mise en scène déployés pour proposer une relecture moderne. On comprend que la maîtrise du langage classique demande beaucoup de travail, et que les comédiens du TGP ne sont pas des professionnels issus du conservatoire.
Cette admission peut «excuser» la performance décevante de certains membres de la distribution. Mais il reste que le jeu est à une pièce de théâtre ce que la farine est au gâteau. On a beau ajouter à la pâte toutes sortes d'ingrédients raffinés ou originaux, la farine demeure l'ingrédient de base inaltérable.
Une proposition épurée et multidisciplinaire
Stéphane Bélanger a choisi d'épurer les références scénographiques qui pourraient situer l'action dans un lieu quelconque. Les costumes contemporains, les coiffures sobres, l'utilisation de iPhones et la substitution de fusils aux épées indiquent que nous ne sommes pas dans la Vérone du XVIe siècle dépeinte par Shakespeare. Les Capulet et les Montaigu demeurent les familles en conflit, mais il s'agit, dans la version TGP, de clans un peu génériques.
Le décor se résume à trois plateformes où les comédiens montent parfois pour livrer leurs répliques, et à des toiles où sont projetés des tableaux de l'artiste Isabelle Clermont. À deux moments, des draps et oreillers sont placés sur une des plateformes pour évoquer la chambre de Juliette. Sinon, tout est laissé à l'imagination du spectateur.
La musique est omniprésente et des danseuses de Corpus Rhésus viennent animer la scène à trois occasions. Tous ces choix du metteur en scène sont justifiés et révèlent un bel accomplissement de l'actualisation qu'il avait favorisée. Mais, encore une fois, on se serait davantage laissé emporter par cette vision si le texte avait mieux coulé.
Des vétérans comme Patrick Lacombe et Martin Bergeron peuvent être félicités pour leur incarnation respective de Capulet et de Benvolio. Les jeunes interprètes du couple amoureux, Nicolas Demers-Jutras et Joliane Dufresne, offrent aussi une performance non dénuée de talent. La sélection de ces interprètes par Stéphane Bélanger peut être saluée.
Malgré les bémols déjà émis, trois scènes se démarquent, à mon avis, pour trois raisons différentes. La première est celle où Roméo exprime son amour à Juliette. Ici, c'est tout simplement le texte qui est magnifique, qui exalte la fascination amoureuse avec des répliques comme «Voilà l'Orient et Juliette est le soleil», compare ses yeux à des étoiles et la qualifie d'«ange resplendissant».
La deuxième scène marquante est illuminée par la performance de Patrick Lacombe, en père de Juliette enragé du refus de celle-ci d'épouser le comte Pâris, désigné par lui. Le comédien est très convaincant dans sa colère aux portes de la violence. Enfin, la scène finale, celle de la mort de Juliette, s'illustre par son esthétique, par la douceur combinée de la musique, des lents mouvements des danseuses en blanc et de l'ambiance générale.
Somme toute, on peut souligner la volonté de «sortir des sentiers battus», l'audace de Stéphane Bélanger et de son équipe. N'aurait manqué qu'un peu plus de travail sur le rendu du texte mythique pour parler d'un succès sans failles. La pièce peut être vue à la salle Anaïs-Allard-Rousseau les 20, 21 et 22 février à 20 h.