Ouiam Labiad, Schaker Chraïbi et leurs trois enfants, Aymane, Rayane et le petit dernier Nael.

Pyrrhotite: certaines victimes risquent de ne jamais être indemnisées

Alors que l'écrasante majorité des victimes touchées par la pyrrhotite se réjouissent du jugement initial du juge Michel Richard qui les dédommage pour les pertes encourues, d'autres se désolent d'être laissés-pour-compte de facto pour des raisons de technicalité.
C'est le cas de la famille de Schaker Chraïbi et son épouse Ouiam Labiad, propriétaires d'une maison de deux étages construite en 2004 dans le secteur Trois-Rivières-Ouest et parties prenantes de la première vague de demandeurs bénéficiant de la garantie de l'APCHQ.
Dans sa décision, le juge Richard a estimé que seuls les bâtiments dont le taux de pyrrhotite était égal ou supérieur à 0,23 % seraient admissibles à un remboursement complet. Comme le pourcentage de pyrrhotite qui gruge leur maison est de 0,2 %, les Chraïbi-Labiad ne seront donc pas indemnisés.
«Considérant que la preuve technique ne permet pas de conclure à des dommages de gonflement interne du béton en raison du volume de pyrrhotite en deçà du seuil retenu, le tribunal rejette sans frais la requête», statue le juge Richard.
Pourtant, les conséquences inhérentes à la présence de pyrrhotite chez les Chraïbi-Labiad sont évidentes. Déjà, des infiltrations d'eau sont visibles dans le sous-sol entièrement rénové, mais qu'ils ne peuvent habiter et où ils souhaiteraient aménager une chambre d'enfant.
«Nous avons acheté cette résidence pour tous les avantages qu'elle présentait, s'insurge M. Chraïbi. Nous y avons investi du temps, du coeur et de l'argent gagné honnêtement à la sueur de nos fronts et nos efforts. Or, si nous comprenons bien le jugement rendu, nous nous apprêtons à subir les mêmes désagréments, les mêmes dommages et surtout les mêmes tracas que toutes les victimes de la pyrrhotite. Pour une raison que l'on ignore, il semble que notre cas soit traité différemment de celui des autres victimes et qu'il ne soit pas considéré au même titre.»
Vivant de revenus modestes, la famille Chraïbi-Labiad est complètement dégoûtée du jugement rendu, désabusée même du système de justice qui le supporte. «C'est un cauchemar, souligne Mme Labiad, les larmes aux yeux. Je vous parle et ça bout à l'intérieur. Le juge Richard nous met dans une situation financière lamentable.»
«M. le juge, nous vous demandons de bien vouloir expressément réviser notre dossier et réévaluer votre jugement que nous considérons malheureux, injuste et inéquitable, renchérit M. Chraïbi. Nous sommes des victimes au même titre que tous les propriétaires ayant des dommages causés par la pyrrhotite à leur fondation.»
Mme Labiad, qui occupe un poste d'infirmière auxiliaire, a dû mettre ses études de côté depuis que l'épée de Damoclès est tombée sur sa famille. Visiblement épuisée, elle commence à regretter son déménagement à Trois-Rivières. «On pensait retourner à Montréal dans cinq ans, mais là on doit oublier ce projet d'aller rejoindre notre famille, nos amis, notre vie sociale. On vit ici suspendus.»
Déjà, sa santé pâtit de cette cruauté du sort dont elle se serait bien passé. «C'est notre santé physique qui en prend un coup. Les conséquences sont également psychiques. On a passé une semaine sans manger, une semaine à pleurer parce qu'on se disait qu'il n'y avait plus rien à faire. La décision du juge a été un contrecoup au coup qu'on avait reçu en apprenant in extremis, une journée avant la fin de notre garantie, que notre maison avait de la pyrrhotite. On vit ici suspendus, insiste-t-elle. On ne peut pas vendre la maison. On doit vivre avec ça !»
En 2015, la maison des Chraïbi-Labiad doit être soulevée pour en refaire les fondations. Si cette portion des travaux sera assumée financièrement par la Garantie des maisons neuves (GMN) de l'APCHQ, le reste sera entièrement aux frais de la famille. «Nous risquons de perdre un aménagement paysager magnifique, notre sous-sol sera entièrement défait et non reconstruit, sans compter tous les alentours splendides de notre propriété qui s'en trouveront altérés de manière dramatique», s'indigne M. Chraïbi.
Absence de norme canadienne
Au Canada, aucune norme en pourcentage ne balise ce qu'est une quantité délétère de pyrrhotite susceptible de détériorer le béton, contrairement aux normes françaises et européennes qui fixent le seuil de la pyrrhotite à ne pas dépasser à 0,1 % en volume. Ainsi, la majorité des experts entendus par le juge Richard pensent que le taux de 0,2 % serait plus approprié, un avis partagé par la Coalition d'aide aux victimes de la pyrrhotite (CAVP).
«Dans un monde idéal, peu importe le taux, les gens devraient avoir droit à l'indemnisation, car même à 0,19 % ils vont avoir de la misère à vendre leur maison», souligne son coordonnateur Steeve Guy. Quant au cas spécifique des Chraïbi-Labiad, la position de la CAVP va à l'encontre de celle de la cour.
«Les Chraïbi-Labiad ont des dommages à leur maison, ils possèdent un rapport d'expertise qui confirme la présence de pyrrhotite et qui demande le remplacement des fondations. La GMN respecte ce rapport, mais le juge dit aux propriétaires que non, ils n'auront pas droit aux indemnisations, même s'ils vont subir les mêmes préjudices que tous les autres propriétaires. On comprend mal comment le juge a pu statuer sur son taux de 0,23 % », conclut M. Guy.
À la Ville de Trois-Rivières, on signale que la valeur au rôle d'évaluation de leur maison, nonobstant le terrain sur lequel elle s'érige, est maintenant évaluée à 10 400 $, alors que les Chraïbi-Labiad l'ont payée 280 000 $. «Notre maison ne vaut plus rien», déplore Mme Labiad. Depuis le début de la saga de la pyrrhotite, la Ville de Trois-Rivières a déboursé plus de 9,5 millions $ en réduction de taxes foncières. «La loi ne nous oblige pas à diminuer la valeur des maisons, souligne le porte-parole de la Ville Yvan Toutant. C'est vraiment pour donner un coup de main à ces gens qui en ont déjà plein les bras.»