Réjean Hébert

Projet Optilab: l'inquiétude gagne le Québec

Le système de santé coûte cher et pour diminuer les coûts Québec a amorcé en 2012 un virage destiné à optimiser les dépenses des laboratoires médicaux. Des économies de 100 millions $ sont espérées, mais la précipitation des travaux sème l'inquiétude dans le réseau de la santé.
Le projet Optilab se fonde sur des principes d'efficience, de contrôle des dépenses et de mise à jour des équipements. Il s'est amorcé en 2012.
Le projet avait fait la manchette à Trois-Rivières en janvier dernier alors que Le Nouvelliste apprenait que le transfert d'une partie des analyses du laboratoire du Centre hospitalier régional de Trois-Rivières (CHRTR) vers Sherbrooke était envisagé.
Le ministre de la Santé et des Service sociaux, Réjean Hébert, avait toutefois assuré que ce transfert vers Sherbrooke n'était qu'une recommandation d'un groupe qui s'est penché pendant deux ans sur l'optimisation des laboratoires médicaux. «Le rapport visait à améliorer l'efficacité des laboratoires au Québec, alors dans une région comme la Mauricie et le Centre-du-Québec où tout va bien, on ne démantèlera pas ce qui va bien», avait alors souligné le ministre.
Des notes internes du ministère de la Santé et des Services sociaux, rédigées en novembre 2013 et obtenues par La Presse Canadienne, révèlent que le dossier avance toujours et qu'il chemine dans l'urgence.
Le document précise que le Québec doit s'inscrire dans le mouvement nord-américain du choosing wisely dans le but de «réviser nos façons de dispenser les services pour les rendre plus performants et plus efficients».
Et la commande ne vient pas du ministère de la Santé, mais bien du Conseil du trésor.
«Sous le gouvernement précédent et sous le gouvernement actuel, le Conseil du trésor réitère auprès du ministère de la Santé et des Services sociaux l'obligation de procéder à un tel exercice d'optimisation», peut-on lire dans ce même document, qui précise, en toutes lettres, que «le statu quo n'est pas une option».
Optilab veut mettre en place 14 grappes pour les 18 régions du Québec. À terme, des méga-grappes de forts volumes verront le jour à Québec et Montréal. D'autres grands laboratoires sont prévus à Sherbrooke (CHUS), à l'Hôpital Maisonneuve-Rosemont et à l'Hôpital général juif.
Viendront ensuite des regroupements régionaux ou interrégionaux pour l'Hôpital du Sacré-Coeur, l'Hôpital Charles-Lemoyne, mais aussi à Rimouski, Chicoutimi, Gatineau, Lévis et Trois-Rivières. S'ajoute aussi un laboratoire unique pour la région dite des «3 L» désignant les Laurentides, Lanaudière et Laval.
Dans les laboratoires des hôpitaux, l'inquiétude a déjà gagné le personnel. «Lorsqu'on demande des chiffres ou des détails à nos agences, personne n'est capable de nous fournir quoi que ce soit. On nous répond que d'autres projets semblables sont en cours au Canada, mais rien pour nous dire ce que nous allons améliorer en qualité des services», a confié une microbiologiste en entrevue à La Presse Canadienne, précisant que tous les prélèvements ne peuvent «voyager» ou être déplacés sur de grandes distances.
L'hôpital de cette professionnelle n'a pas été choisi pour devenir le grand centre régional. Ses échantillons devront être envoyés à plus de 60 kilomètres, à l'hôpital Charles-Lemoyne de Longueuil. Sa situation n'est pas unique.
«Tout le monde n'est pas content, sauf les techniciens et le personnel des gros centres qui ont été choisis comme grands laboratoires. À Trois-Rivières, les choses ont brassé», ajoute une technicienne de Lanaudière qui ne souhaite pas non plus être identifiée, jugeant que l'enjeu est «politique».
Elle ajoute: «ils auraient pu faire un projet pilote avec une région particulière. Et la grappe Laval, Lanaudière et les Laurentides, c'est immense comme territoire regroupé!»
«Parfois ce sont des hôpitaux avec de plus petits laboratoires que le nôtre qui ont été désignés comme laboratoire central. On s'explique mal certains choix», a mentionné une médecin spécialiste de la Montérégie, inquiète de voir que certaines analyses ne seront plus effectuées dans son hôpital.
Le docteur Gaétan Barrette, président de la Fédération des médecins spécialistes du Québec (FMSQ), a rompu le silence pour exprimer ouvertement ses réserves. Bien qu'il siège sur le comité directeur d'Optilab, le Dr Barrette souhaite que l'on mette la pédale douce sur l'avancement des travaux.
«Nous comprenons l'exercice financier, mais il n'est pas question de mettre quoi que ce soit en place au Québec sans garantir la sécurité du transport et la mise en place d'un système d'information fonctionnel pour permettre le relais rapide des rapports diagnostics et des analyses», a insisté le président de la FMSQ.
Même si les réponses sur la sécurité des échantillons et sur la liste des analyses qui seront déplacées se font toujours attendre, des agences sont déjà en train de s'engager dans des déménagements de ressources, de matériel et de personnel. Le Dr Barrette dit avoir tenté de freiner les agences de Montréal qui précipitent un processus encore inachevé.
Le gouvernement du Québec espère réaliser des économies de 100 millions $ avec la création de ses grappes de services, mais aucune somme n'y est dévolue dans le dernier budget. Et Québec veut compléter cette réforme d'ici trois ans. «Il n'y a pas de données centralisées au Québec, ça n'existe pas, a dit Gaétan Barrette. Et on nous dit que dans maximum trois ans ce sera terminé! N'importe quelle personne saine d'esprit va comprendre que c'est n'importe quoi.»
Loin de vouloir abandonner le projet, il croit néanmoins qu'il faut aller de l'avant, mais avec un plan bien défini.
Avec la collaboration de Gabriel Delisle