Guy Nantel

Parler des humains aux humains

Tant de critiques ont déploré au cours des années l'absence d'humour politique au Québec, une façon de déplorer la pauvreté des contenus chez nos humoristes, que Guy Nantel est quasiment perçu comme une bouffée d'air frais.
C'est oublier que l'humoriste a développé un personnage cynique et excédé, un chiâleux de premier ordre. C'est oublier aussi qu'il sévit dans le métier depuis 25 ans. Alors, pour la bouffée d'air frais, il faudra repasser.
ll n'y a cependant chez Guy Nantel aucun indice d'opportunisme ou de stratégie. Il n'a pas cherché à remplir un créneau libre, il a répondu à un appel intérieur.
«Je savais que j'étais appelé à faire ça. C'est quelque chose que j'ai senti intérieurement, quelque chose d'inconscient qui m'habitait. Au début des années 90, ce n'était pas la mode et j'hésitais un peu parce que j'estimais que je devais avoir la maturité et un certain âge pour le faire; avoir la crédibilité minimale, en somme. J'ai donc exploré d'autres types d'humour mais tout en sachant que c'est là que j'irais un jour. À un certain moment, j'ai vu que c'était le bon moment pour moi de me lancer.»
Aujourd'hui, sa critique féroce de nos élus, dirigeants et institutions s'impose comme une évidence aussi nécessaire que bienfaisante. Cependant, il se définit comme faisant de l'humour social, et non pas politique. Quelle est la nuance?
«Je ne me considère pas comme un humoriste militant. Je ne dis pas aux gens pour qui voter. J'ai toujours l'impression de parler des humains aux humains. Bien sûr, la politique fait partie de ça mais mon humour ne se limite pas à ça. Dans le spectacle, il y a d'autres dimensions. Là, je fais un spectacle sur la corruption mais je ne parle pas seulement de la commission Charbonneau. Je parle de la corruption de l'âme, de comment nous sommes faits, nous, les humains. Les gens disent souvent que je fais strictement de l'humour politique ou de l'humour sur l'actualité et ça ne me dérange pas qu'ils le pensent mais moi, je sais que ma démarche est plus riche que ça. D'abord et avant tout, je communique avec le monde pour leur dire ce que je pense du monde et de nous. Les faire rire, c'est un boni. Nécessaire, parce que je suis humoriste, mais un boni quand même. C'est plus large que de faire une joke sur un politicien.»
Mine de rien, la chose exige beaucoup de doigté. Trouver les angles justes, le dosage, la bonne attitude. «Le vrai secret, s'il y en a un, c'est d'être fidèle à soi-même. C'est un cliché, mais c'est d'aller vers son naturel. Ne pas trop écouter ce que les gens disent. Je ne dirais pas à quelqu'un de faire comme moi, mais de faire comme lui.»
Une source inépuisable
Un des avantages de son orientation, c'est que la matière première ne manque pas. «Je ne dirais pas que l'actualité est pire aujourd'hui qu'il y a quinze ans, mais on en parle davantage. On est plus conscientisé à ce qui se passe dans notre monde. Il y a cent ans, on s'intéressait plus à ce qui se passait dans notre ville ou notre village. Aujourd'hui, on s'intéresse à ce qui se passe sur la planète. L'information en continu peut donner l'impression que c'est pire que c'était parce qu'on en parle plus, mais je ne le crois pas. Comme on est bombardé de faits sans analyse, ça légitimise un peu ma démarche d'offrir un point de vue sur ces faits-là. Il y a un peu une démarche de poète ou de sociologue dans mon parcours. Juste coller des blagues les unes après les autres, tout le monde qui n'est pas gêné peut monter sur scène pour faire ça. Offrir un point de vue, écrire soi-même ses textes, ça, il y en a moins qui le font.»
«Dans mon discours, on peut décoder que je suis très préoccupé et très en colère par rapport à ce qui se passe, ce qui n'est pas faux. En même temps, on peut trouver un côté très détaché qui dit que les choses se déroulent comme elles doivent se dérouler et qu'il n'y a pas matière à s'en faire avec ça, ce qui n'est pas faux non plus.»
Et là, c'est le poète en lui qui s'exprime quand il sert cette analogie: «Tu sais, quand tu joues une game de hockey, tu es 100 % dans ton match et tu es prêt à tout faire pour gagner; tu es dans la révolte. Mais en même temps, il y a quelque chose en toi qui te dis que ce n'est qu'un jeu. Je suis comme ça: dans les deux dimensions en même temps.»
L'humour, toujours l'humour
Guy Nantel aurait pu avoir une carrière bien différente puisqu'il a remporté la Course Destination-monde en 1994 et comme prix, un stage de deux ans à l'ONF.
«J'aurais pu faire bien d'autres métiers mais en faisant bien d'autres métiers, j'aurais su que c'est de l'humour que j'aurais dû faire. Dans ma tête, j'ai toujours senti que j'étais un humoriste qui faisait la Course. Je me souviens d'une émission de télé où les huit concurrents étaient réunis et l'animateur nous a demandé qui voulait faire une carrière dans le documentaire. Les sept autres avaient levé la main, mais pas moi alors que j'étais celui qui avait une job à l'ONF! Ce n'est pas parce que je n'aimais pas faire des documentaires mais c'était déjà réglé dans ma tête que je ferais de l'humour.»
Ça peut paraître simple à faire, mais il faut un talent particulier. «Oui, il faut avoir un sens critique mais il faut que ça ait un écho auprès des gens, explique Nantel. Les gens pensent que critiquer ce n'est que dire ce qu'on pense. Ça prend une forme de finesse et de l'habileté. Dire:  ''Untel, c't'un cave!'', ce n'est pas de l'humour. Tout est dans le dosage, le jeu, l'énergie, etc. Si tu cries tout le temps, tu perds ton monde au bout de dix minutes. Il faut moduler là-dedans.»
Comme il est constamment dans le mode de l'observation, il affirme être constamment au travail.
«Je suis toujours à l'affût de ce qui se passe autour de moi et je suis toujours en train de le traduire en humour. En même temps, ce que je fais, c'est du plaisir: je travaille deux heures par jour, je voyage et je rencontre des gens qui me disent qu'ils m'aiment: je suis dans une sorte de bulle. Il y a pas mal plus d'avantages que d'inconvénients.»
«Pour moi, l'humour, c'est comme respirer. C'est dans ma nature. J'ai toujours su que je suis fais pour ça.» Cela dit sans la moindre prétention.