Pendant que Marius (François-Xavier Dufour) et Fanny (Marie-Pier Labrecque) se font les yeux doux au bar, César (Rémy Girard) ronchonne, comme d'habitude. La pièce Marius et Fanny était présentée à la salle Thompson mardi soir dernier.

Marius et Fanny: un peu trop d'eau dans le pastis

Quelques semaines après la sortie des films Marius et Fanny nous arrivait à la salle Thompson, deux semaines après sa présentation à Shawinigan, la pièce Marius et Fanny du Théâtre du Rideau Vert en tournée.
Heureuse coïncidence pour les amateurs de Pagnol dont les quelque 650 réunis mardi soir.
Faisons, autant que possible, abstraction des films pour juger de cette production théâtrale mettant en vedette Rémy Girard en César, François-Xavier Dufour en Marius, Marie-Pier Labrecque en Fanny et Manuel Tadros en Panisse.
Six autres personnages viennent se greffer à ce noyau central pour recréer l'univers imaginé par Pagnol sur le vieux port de Marseille avec son Café de la Marine, tenu par César, la voilerie de Panisse, l'appartement de Fanny et de sa mère Honorine.
Quatre décors distincts, parce qu'on recrée aussi bien l'intérieur que la terrasse extérieure du café, installés grâce à une mécanique forcément lourde mais efficace qui permet de transformer le gros cube qui fait scène en lieux très distincts en quelques secondes d'obscurité scénique et de musique d'ambiance. Pas question ici de suggérer des environnements; c'est du Pagnol: on recrée son univers.
Le choix n'est pas anodin. Ici, l'environnement scénique comme l'accent des personnages sont des éléments constituants de la pièce. Ils ne font pas qu'encadrer les personnages, ils les définissent.
L'accent chantant traduit leur mode de vie, leurs caractères fantasques, leur bonhomie et leur façon, en apparence puérile, d'appréhender la vie. Ces pauvres gens-là savent pourtant mieux que savants et richards le sens et la valeur des choses.
On rappelle la trame de cette histoire fort simple. Marius est le fils de César et travaille sans enthousiasme au café de papa. Il rêve de naviguer à travers le monde. Fanny, vendeuse de coquillages, est son amie depuis l'enfance. Les sentiments des jeunes adultes qu'ils sont devenus ont changé en restant inavoués.
Quand Fanny se dévoile, c'est pour apprendre que l'amour est réciproque mais que Marius ne peut y répondre parce que l'appel de la mer est plus fort. Comme il n'arrive pas à trouver de place sur un bateau, il s'abandonne à ses sentiments. C'est quand les tourtereaux envisagent le mariage qu'une place se libère sur le bateau La Malaisie. Fanny comprend que son amoureux sera malheureux si elle le retient et le pousse à étancher sa soif de liberté. Elle l'attendra.
Seulement, Fanny se découvre enceinte, le déshonneur pour sa pauvre mère. Seule issue: M. Panisse, riche industriel, prêt à épouser Fanny même enceinte, même amoureuse de Marius. Plus que tout, Panisse veut un enfant et celui-ci sera le sien.
Seulement, Marius reviendra, toujours amoureux.
Une histoire toute bête, finalement. Impeccable prétexte à poser les grandes questions. Pagnol parle d'amour, de passion, de liberté de contrainte. Tant d'autres l'ont fait avant lui et depuis, mais personne avec cet humour, cette tendresse, cette humanité qui servent tous l'émotion, qui fait qu'on sort d'une pièce de Pagnol heureux et bouleversé.
C'est ici que des bémols apparaissent. Marius et Fanny ne transmet pas toute l'émotion qu'elle pourrait. Au terme de la première partie, qui correspond à la pièce Marius, première de la trilogie marseillaise, je me suis dit que c'est le médium qui nuisait à l'émotion. Moins de proximité physique avec les interprètes, c'est autant de distance avec leur coeur. Puis, en seconde partie, la scène où César reçoit la première lettre de son fils et qu'il dicte sa réponse à Fanny nous démontre que le théâtre n'y est pour rien: l'émotion éclate dans une scène magnifique.
C'est donc autre chose. Les comédiens sont bons, mais l'accent semble parfois les embarrasser. Rémy Girard serait un César de rêve si l'accent ne lui échappait régulièrement. Tant François-Xavier Dufour que Marie-Pier Labrecque luttent aussi avec la langue au point qu'ils donnent l'impression de ne pouvoir s'abandonner librement aux élans de leurs personnages.
Ils ne sont pas mauvais, mais on ne sent pas la passion amoureuse qui les unit. Quand Fanny laisse partir son Marius en lui mentant pour lui éviter des remords, il faudrait qu'on soit profondément déchirés par l'amour perdu et l'ampleur de son sacrifice. Ça n'a pas été mon cas mardi soir.
Également, et là, ça relève de la mise en scène, dans la scène finale, autre douloureuse abdication devant les impératifs de la vie, l'émotion n'est pas bouleversante. César est tout en sourdine sur un texte pourtant lourd de sens et déchirant pour lui.
N'allez pas croire que ce Marius et Fanny est une mauvaise pièce. Ce n'est pas non plus un rendez-vous raté avec Pagnol. Je crois cependant qu'on aurait pu faire mieux, plus fort, émouvoir davantage. Tous les éléments sont cependant en place pour rendre et respecter Pagnol avec son humour, sa tendresse, son univers, son ton unique et bienfaisant.
Alors, une charmante soirée au théâtre? Oui, tout à fait.