Steven Guilbeault

L'increvable pouvoir de la conviction

La sourde oreille de certains gouvernements, le gaspillage de nos ressources, le refus des décideurs de se réorienter vers des solutions aux problèmes environnementaux, etc. Tant de motifs pour les environnementalistes de se décourager.
Steven Guilbeault est fait d'un autre bois: il voit le verre à moitié plein et se sert tant des avancées positives que des frustrations comme carburant (propre) pour reprendre chaque jour son éreintant travail de conscientisation.
«Je suis chanceux: je suis rarement découragé, constate-t-il au téléphone. Bien sûr, il y a des choses qui me pompent mais ce côté révolté de ma personnalité en est un qui me donne de l'énergie.»
Dans le livre que lui et François Tanguay viennent de publier, Le prochain virage, qu'il présente au Salon du livre de Trois-Rivières aujourd'hui, à 12 h 30, il s'est d'ailleurs attardé à montrer que bien que les problèmes soient criants, tout est loin d'être négatif dans le monde de l'environnement. À l'exposé des problèmes auxquels est confrontée la planète, il oppose des exemples très concrets d'initiatives de grande ampleur qui vont très précisément dans le juste sens.
«Le livre ne se veut ni pessimiste ni optimiste: on voulait simplement présenter un constat réaliste des choses, explique l'auteur. Oui, l'état climatique de la planète, par exemple, n'est pas reluisant, mais en même temps, il se fait des choses à beaucoup d'endroits dans le monde et même ici au Québec qui offrent une contrepartie très encourageante.»
«Notre éditrice, Anne-Marie Villeneuve ne voulait pas d'une suite de graphiques, de chiffres et de données. Elle voulait qu'on raconte des histoires qu'on parle aussi de nous, de ce qui nous anime en tant qu'individus et je pense qu'au final, on a atteint un bel équilibre qui fait que le livre est agréable à lire.»
Pour le militant hyperactif qu'il est, le bouquin a été une bénédiction dans la mesure où il lui a permis de faire une pause dans ses nombreuses activités pour faire le point sur ses connaissances des différents dossiers et résumer les choses pour dessiner un juste état des lieux. «Depuis la parution il y a deux semaines, on s'est aperçu qu'il y a des choses dont on n'a pas parlé et qui auraient été importantes. On n'a pas eu assez de temps pour traiter de tout. En fait, on se rend compte qu'on a de la matière pour un prochain ouvrage.»
Dans le désert?
Quand on constate que l'environnement a reculé dans la liste des préoccupations des citoyens au cours des toutes dernières années, le Latuquois d'origine trouve quand même matière à s'encourager. «C'est vrai que la préoccupation a reculé. Entre 2006 et 2008, l'environnement était la première préoccupation du public mais aujourd'hui, elle se classe encore au 4e ou 5e rang. C'est loin d'être catastrophique. Quand j'ai commencé mon militantisme, dans les années 90, l'environnement était autour de la 20e place dans les préoccupations des gens.»
«Plusieurs médias ont désormais des journalistes attitrés à l'environnement. On a vu des émissions de télé-réalité à TVA où la rénovation écoresponsable a été un thème. C'est un bon signe. Par ailleurs, je suis très encouragé de constater que l'évolution s'est faite aussi dans la compréhension des enjeux. Des sondages montrent clairement que ça s'est beaucoup amélioré depuis 10 ans.»
Dans les années 90, quand il parlait des changements climatiques, il passait pur un illuminé extraterrestre. Aujourd'hui et de plus en plus, les gens acceptent non seulement l'évidence mais ils font la distinction entre le climat et la météo et sont conscients de l'ampleur des conséquences qu'aura le réchauffement de la planète.»
«Même auprès des gouvernements, notre position ça s'est améliorée, plaide le fondateur d'Équiterre. Bien sûr, c'est à géométrie variable, dépendant de qui est au pouvoir, mais au Québec, on a non seulement une écoute des gouvernements qui se succèdent mais on a aussi un accès. Systématiquement, les gouvernements nous invitent aux consultations prébudgétaires pour qu'on fasse nos suggestions. Nous avons gagné en influence et en crédibilité.»
Les deux coauteurs seront en entrevue samedi au Salon du livre. Qu'est-ce que Steven Guilbeault souhaite que les gens retiennent de son ouvrage? «Trois choses, résume-t-il avec la rigueur intellectuelle qui le caractérise. D'abord, que les changements climatiques sont un problème très important. Deuxièmement, que plein de gens, d'organisations et de nations mettent présentement l'épaule à la roue à travers le monde pour améliorer les choses; il y a un réel effort collectif planétaire qui est en branle. Troisièmement, que les gens prennent conscience du rôle essentiel que les citoyens ont à jouer dans la solution des problèmes, notamment du côté de leurs habitudes de consommation qu'il faut revoir.»
<p>Steven Guilbeault </p>
Comme on dit qu'une pièce au piano est jouée à quatre mains quand deux interprètes s'exécute en même temps, le livre Le prochain virage a été écrit à quatre mains. Un processus «très facile» soutient Steven Guilbeault.
«François (Tanguay, le coauteur) est mon mentor dans le mouvement écologiste, explique-t-il. Il dirigeait Greenpeace quand j'y ai adhéré et nous avons cofondé Équiterre. Il a aussi été juge administratif à la régie de l'énergie pendant longtemps. Même si nous avons des bagages différents, nous nous rejoignons dans la façon de penser. On voit essentiellement les choses de la même façon et quand on avait des divergences, on en discutait pour déterminer comment traiter le sujet. Ça s'est toujours fait dans l'harmonie et le respect.»
Par exemple,  François Tanguay a écrit le chapitre traitant de la forêt, une spécialité pour lui alors que Steven Guilbeault a notamment hérité des négociations internationales.
«Nous sommes les deux auteurs officiels mais c'est un travail d'équipe plus large que ça. Plusieurs collègues nous ont aidé dans la recherche pour trouver les données. Pour moi, la recherche est indissociable de la communication et essentielle à celle-ci. J'aime cet aspect du travail mais pour être pertinent au moment de défendre nos idées, je dois faire la recherche appropriée. Si je devais ne faire que de la communication publique pour sensibiliser les gens aux enjeux, je finirais rapidement par tourner en rond.»
Parlant de tourner en rond, ce diplômé en sciences politiques observe forcément la campagne électorale québécoise et se désole un peu de constater que les enjeux cèdent souvent la place à de simples stratégies de communications pour obtenir des votes.
«On voit que les vieux réflexes de l'économie traditionnelle reprennent leur place en campagne. Comme plusieurs enjeux environnementaux font consensus chez les partis, personne n'a intérêt à les mettre de l'avant parce qu'il ne peut se démarquer et gagner des votes sur cette base. C'est dommage parce que la prospérité économique d'avenir est dans l'économie verte mais c'est dès maintenant qu'il faut commencer à la mettre en oeuvre.»