Les suites de l'Hôtel de Glace valent le détour pour leur décoration. Par contre, le chauffage est un peu déficient.

L'île de Pâques

Excusez-moi si le ton de mon texte est un peu cassant à l'occasion: je suis un peu à pic. Ça fait deux nuits que je ne dors presque pas, les deux nuits passées dans la chaleur du foyer familial après une nuitée à l'Hôtel de Glace de Québec, mardi dernier. Le confort douillet, la chaleur, la nuit, je ne supporte plus: j'ai pris goût à dormir à -8°C.
Comment décrire l'Hôtel de Glace? Disons que c'est la version ultime du bâtiment écologique, le Taj Mahal de l'igloo, le Versailles du quinzee. Toutes proportions gardées, côté faste, ça vaut le Meurice et le Plaza Athénée combinés. C'est pas compliqué, c'est coté 5 flocons par la prestigieuse revue de tourisme hivernal Engelure Magazine.
On rit, mais c'est à voir. Vraiment. Si l'idée de passer une nuit dans un congélateur ne vous dit rien qui vaille, vous pouvez, vous devez, pour une fraction du prix, visiter l'hôtel. Une réalisation invraisemblable, mais en même temps, parfaitement logique. Un hôtel de 44 chambres d'une superficie de 32 000 pieds carrés, incluant une chapelle et un bar pour 400 personnes, le tout entièrement fait de neige et de glace, ça en jette! Seul compromis aux matériaux impies: des treillis de métal au sommet des colonnes de glace qui décorent l'endroit. Je dis décorent parce que la structure de l'édifice n'a rien à faire d'un soutien supplémentaire: les ogives font parfaitement le travail pour lequel elles ne sont pas payées.
Seulement, Canal Vie en témoigne quotidiennement, l'esthétique a ses raisons que la raison ne connaît point. Il n'y a rien comme une colonne pour pimper un décor. Quand elle est de glace et translucide, ça augmente considérablement la valeur de la maison.
Pourquoi le treillis métallique, si les colonnes sont oisives, me demandez-vous? D'abord, je reconnais votre esprit cartésien et constate avec émoi que vous me lisez avec attention; merci. Ensuite, je vous dis que c'est parce que murs et toit sont de neige faits, neige qui se compacte sous son propre poids et donc, que le plafond s'abaisse graduellement et finit, tôt ou tard, par peser sur les colonnes. «L'immeuble bouge constamment, a résumé le pdg de l'Hôtel de Glace Jacques Desbois. Ne vous en faites pas, des inspecteurs de la Régie du bâtiment viennent inspecter l'hôtel chaque année», a-t-il ajouté, sérieux comme un pdg, en constatant la terreur que trahissaient les yeux de ses invités journalistes.
Le bâtiment nécessite 30 000 tonnes de neige fabriquée sur place. La neige naturelle n'est pas assez dense. Pour la glace, c'est 500 tonnes, achetées d'une entreprise montréalaise dont une partie en glace garantie comestible, celle dont on fait notamment les 40 000 verres en glace du bar. Pour le café chaud, faut voir ailleurs.
On pourrait donner des chiffres jusqu'à la fonte des neiges mais je signale la chapelle, plutôt majestueuse, où on célèbre, bon an mal an, quelque 25 mariages. Blancs, j'imagine.
Le summum, c'est la décoration des suites. Le thème 2014, ce sont les mythes et légendes du monde. Moi et ma conjointe avons passé la nuit dans la suite Île de Pâques sous le réconfortant regard d'impressionnantes statues en hommage aux anciens. Il y a plus luxueux: les suites Immortalité de l'âme, L'homme de maïs, Himalaya, etc. Des décors du bout du monde sculptés dans les murs ou dans la glace pour le mobilier. Il y a même, dans certaines, des foyers au bois, isolés pour ne pas dégager de chaleur et s'assurer ainsi qu'il y ait encore une chambre au matin.
Je connais la question qui vous brûle les lèvres. Non, on ne se gèle pas les fesses. Le bout du nez, un peu, à la rigueur. Les sacs de couchage sont plus isolants que votre haleine après avoir mangé du shish taouk. Seulement, une fois entré dans le sac, c'est pour ne pas en sortir. La seule perspective d'avoir à quitter le sac en sous-vêtements pour aller aux toilettes fait disparaître l'envie. Les toilettes? Elles sont dans un bâtiment chauffé adjacent à l'hôtel. Faut avoir la vessie excessivement influente pour céder à ses caprices.
La nuitée n'a fait que démontrer le luxe indécent dans lequel nous vivons et combien ramollis nous sommes. Malgré le confort remarquable dans les circonstances, j'avoue que ce ne fut pas la nuit la plus reposante de ma carrière. J'ai une nouvelle sympathie pour les sans-abris laissés à eux-mêmes qui se tapent infiniment pire nuit, après nuit, après nuit, après nuit.