Fred Pellerin lancera son troisième album mardi soir à Montréal.

Le temps est bon pour Fred Pellerin

À une semaine du lancement de son troisième album qui s'effectuera mardi soir à Montréal, Fred Pellerin était fébrile, en milieu de semaine, à l'idée de faire connaître le nouvel univers qu'il a concocté et qu'il détaille en 12 pièces rassemblées sous le titre Plus tard qu'on pense.
Mercredi dernier, il se comparait à une femme enceinte qui était bien dans sa condition, jusqu'à qu'elle atteigne son seuil de tolérance et qu'on lui conseille de laver les planchers pour déclencher le processus. «En ce moment, je laverais mon plancher, mettons.»
Après les albums Silence et C'est un monde, sortis respectivement en 2009 et 2011, Plus tard qu'on pense vient ancrer encore plus profondément la singularité du chanteur qui, avec les années, s'est résolument trouvé un son qui lui est propre. Son troisième album traduit des préoccupations qui lui sont chères, qu'il dépose ses mots sur son rapport au temps, sur la filiation ou la transmission.
Au fil du travail, le temps est devenu son angle de création, raconte le chanteur.
«On a réalisé que, sans s'en rendre compte, il y avait un rapport au temps qui se retrouvait dans plusieurs chansons. Il est plus tard qu'on pense dans l'urgence qu'il faut pour faire les affaires, dans l'affaire qu'on n'a pas faite et qu'il aurait fallu faire, ou dans ce qu'on a fait et qu'on ne peut plus racheter...», donne-t-il en exemples.
Pour créer cet univers intimiste, Fred Pellerin a de nouveau confié sa matière à la finesse de Jeannot Bournival pour les arrangements et la réalisation. Leur travail s'est échelonné une bonne partie de l'été dans les studios Pantouf, de Saint-Élie-de Caxton.
Les pièces que Fred Pellerin adopte reposent immanquablement sur des coups de coeur bien sentis, des choix qui lui sont dictés par le coeur et pour la poésie bien davantage que par la tête, dit-il. L'ensemble de l'oeuvre forme un opus qui va de pair avec l'urgence de vivre et d'agir qui le caractérise depuis longtemps, et encore plus ces années-ci.
«Le temps me hante», dit-il, ajoutant que c'est la raison pour laquelle il mène toujours 75 000 projets de front. «Il faut que je les fasse maintenant parce que tout d'un coup que... Actuellement, il y a peut-être aussi les enfants qui grandissent et une quarantaine que je vois venir qui donnent un angle particulier à cet album-là», observe-t-il.
Pour envelopper cet univers, il a eu le goût de retrouver l'esprit intimiste de Silence. «Je  voulais retourner vers un son plus folk, dans les guitares, dans le silence, très près des instruments, proche de la source», dit-il.
Son deuxième album C'est un monde avait été créé tout à fait différemment, dit-il. «Le gros du travail avait été réalisé dans un sprint de trois semaines. Moi et Jeannot, les deux à Paris sur le gros party. On vivait une maison par-dessus l'autre. Il m'appelait à 5 heures du matin en me disant: ''viens-t'en, j'ai une idée''. C'était très intense. Une autre affaire. Le deuxième album a été créé comme une tranche, comme une photo. Celui-là, c'est un film.»
Avec ce temps qui passe, les deux s'amusent à peaufiner leur art et à oser de nouvelles avenues. «Jeannot, c'est pas un réalisateur qui travaille froidement comme un gars assis dans son laboratoire avec des éprouvettes. Il se met le coeur sur la table. Il risque. Il est gambler lui itou et il dépasse beaucoup la commande», raconte Fred Pellerin.
Cette semaine, les internautes ont pu découvrir son album en primeur sur Ici Musique. Dimanche, l'artiste de Saint-Élie sera parmi les invités de Tout le monde en parle, émission enregistrée jeudi soir.
Mercredi, il lui tardait déjà de connaître les réactions à l'égard de ce troisième opus. «Les deux premiers albums ont eu un beau succès. Ce n'est pas qu'on y prend goût, mais on ne veut pas tirer en dessous!», dit Fred.
Un troisième album en douze temps
Ses albums ne sont pas si loin de ses contes. L'artiste a ce pouvoir de trouver les mots qui nous entraînent dans ses univers caractéristiques, là où la poésie s'élève bien haut tout en traduisant des propos terre à terre, enracinés dans la tradition.
Dans ce troisième album, Fred Pellerin signe trois textes, cinq musiques et trace un univers composé de douze pièces qui gagnent en profondeur à chaque écoute. Un album qu'il détaille volontiers, histoire de raconter l'origine des chansons qu'il a choisies.
Plus tard qu'on pense
C'est la pièce qui introduit son album, une chanson signée René Richard Cyr. L'homme de théâtre s'était fait parolier pour la première fois sur son deuxième cd avec Il faut que tu saches. Dans celui-là, il se commet sur les deux premières pièces, à commencer par la chanson-titre. Fred Pellerin y signe la musique, y prête sa voix  et va jusqu'à la chuchoter, sur fond de guitare et banjo. Le ton est donné.
De fils en pères
Violon, alto et violoncelle s'invitent auprès de la mandoline du chanteur et de la basse de Jeannot Bournival pour faire vibrer cette pièce. La chanson fait l'éloge de nos doyens, des pères qu'il nomme ici comme «le poète qu'on enferma (Nelligan)» ou comme «le joueur de hockey pas d'aréna (Maurice Richard)», entre autres.
«Être le fils de plusieurs pères, c'est s'inscrire dans la descendance de tout ce monde-là. Je trouve que c'est une belle manière de dire qu'on est le fruit de plusieurs. Ça fait éclater le petit moi individuel. Ça rejoint la zone collective qui me fait triper.»
Le grand cerf-volant
Il a emprunté cette chanson de Gilles Vigneault depuis un bon moment déjà. Il en fait aujourd'hui une version délicate et finement dépouillée. «Je la chantais, le soir, à mes enfants. De mémoire, je ne savais que trois couplets mais, un jour, pour une émission, on m'a demandé de la faire au complet... J'ai accordé ma guitare, j'ai appris les six couplets et depuis ce temps-là, je la roule.»
Il aime notamment son double degré. «Derrière des images qui sont proches de l'enfance, le message est vaste et beau. Vigneault en a plein de ces chansons... Elles ont l'air de petites berceuses et, en arrière, ça arrache tout.»
Gens du vieux rêve
Cette chanson a été écrite par le chanteur Jocelyn Bigras en 1995. Fred Pellerin la fait sienne aujourd'hui. D'ailleurs avec toutes ces références à ce grand village, à tous ces voyages, à ce rapport à la tradition et à l'évocation sensible de son pays, on la croirait écrite pour lui.
C'est combien?
«Celle-là, c'est la préface que j'avais écrite pour le dernier livre de Gabriel Nadeau-Dubois sur la gratuité scolaire. Je trouve qu'elle ressemble à la finale de mon  spectacle sur Méo. Tout aura un prix un jour, mais la lumière n'aura pas de prix», dit Fred. On y retrouve ses préoccupations à l'égard d'un capitalisme. «Ça part du temps où l'on faisait notre pain jusqu'au jour où le blé est devenu breveté. Ça me touche.»
Le musée du jamais vu
Fred Pellerin avait écrit les paroles de cette pièce pour un spectacle du Cirque du Soleil, mais comme ils en ont fait une production sans paroles, il a conservé cet univers déjanté qu'il interprète aujourd'hui avec le brin de folie qu'on lui connaît.  
La chanson évoque les cabinets de curiosités qui se retrouvent dans certains musées, dit-il. «En Europe, les gens qui étaient riches avaient ces cabinets dans leur manoir. Ils y faisaient montre des choses que personne n'avait, une gélinotte albinos par exemple», raconte Fred. «On y retrouve des affaires qui se peuvent, mais je me suis dit que si on pousse une petite coche plus loin, on peut tomber dans du bel absurde...»
Bang! Bang!
Cette chanson, écrite par David Portelance, nous transporte dans une ambiance de western spaghetti. «C'est le gros gars qui met le bordel et qui ramasse la dernière fille du bar. La chanson décrit bien un type de personne qu'on connaît...».
J'espère de pas tomber en amour avec toi
Voilà des années qu'il essayait de trouver quelqu'un pour lui traduire cette chanson de Tom Waits. David Portelance a finalement relevé le défi pour en faire un bijou. Les contacts se sont faits avec l'équipe du chanteur américain. «On nous a répondu que M. Waits approuvait lui-même ses affaires et que, quand il aurait un moment, il l'écouterait...», raconte Fred, qui a cru alors que tout était fichu. «On en a déjà perdu, d'autres chansons, à attendre comme ça...»
Mais la réponse n'a pas tardé. «Il fallait qu'on leur traduise les paroles traduites.» Waits l'a écoutée et approuvée. «Il nous a répondu: The thing is ketchup!», rigole Fred.
Ovide
«J'ai attaqué cette chanson comme un conte, en prenant un personnage du village.» Cette fois, il a choisi de s'arrêter à la maison d'Ovide, coin Saint-Paul et Saint-Pierre, là où son père l'emmenait voir les poules lorsqu'il était gamin. Il a fait de même avec son fils jusqu'à récemment.  
La maison qu'il décrit dans sa chanson est toujours là, mais Ovide n'y est plus. Le chanteur n'a pas eu le temps de lui interpréter sa pièce. «La maladie était avancée. Émotivement, je savais que je n'aurais pas pu faire les couplets. Pour moi, c'est très chargée, cette toune-là. C'est le rapport à mon père, le rapport à Ovide, le rapport au temps qui passe.»
Il a donné la chanson à la femme d'Ovide, qui a fait le relais. «Il l'a écoutée deux ou trois fois. Il faisait signe que oui, et elle le lui remettait. Il est mort quelques jours plus tard. Ils ont fait jouer la toune à son service», dit Fred. Lui s'abstiendra de la faire à son lancement. Trop chargée.
Les Cajuns de l'an 2000
C'est une pièce de Stephen Faulkner sur tout ce qui pourrait disparaître avec le temps. Notre langue, entre autres. «Je trouve que cette chanson va jouer dans les mêmes zones que Mommy, de l'album Silence. Elle parle d'un potentiel de fin et c'est un sujet qui me hante. C'est dit et bien dit.»
Unetelle
La pièce est signée Manu Trudel, qui lui avait aussi donné quelques textes précédemment. «Ses mélodies, ses textes, c'est tout le temps parfait avec Manu. Je voudrais les chanter toutes!» Il a choisi Unetelle pour la mélodie et pour son propos. «Je trouve que c'est un beau clin d'oeil sur les couples ouverts, une tendance chez certains actuellement... Sur cette ouverture d'esprit qui, comme toutes choses, ne mène à rien quand elle est poussée trop loin.»
Les couleurs du départ
La pièce est de Mélanie Noël, une femme de Sherbrooke qui l'avait écrite comme une chanson d'amour adressée à un homme. Lui la chante pour son fils. «Je lui dis: un jour, tu vas partir, mais moi je vais continuer de t'aimer.» La chanson évolue jusqu'à la fin dans un revers de situation qui ferme l'album sur une question «où je lui dis: un jour, je vais partir. Et toi, vas-tu m'aimer encore?»