Des services offerts à Trois-Rivières pourraient être transférés à Sherbrooke.

Le développement du CHRTR compromis

Une réorganisation administrative d'une partie des services de santé de la région du Centre-du-Québec au profit du centre hospitalier universitaire de Sherbooke (CHUS) pourrait avoir de lourdes conséquences sur le développement du Centre hospitalier régional de Trois-Rivières. La nouvelle a causé un tel émoi au centre hospitalier qu'on a frôlé la démission chez des médecins spécialistes.
Cette décision touche particulièrement les services de laboratoire et par conséquent les liens existants entre plusieurs médecins spécialistes du CHRTR et les hôpitaux de Drummondville et de Victoriaville. Elle s'inscrit dans la démarche d'optimisation des laboratoires de biologie médicale du Québec, communément appelé Optilab.
Dans un argumentaire qu'il a préparé pour protester vigoureusement contre cette décision, le docteur Christian Carrier, hémato-oncologue et chef du département de biologie médicale et du CSSSTR-CHAUR, et président de la table des chefs de médecine spécialisée de la Mauricie et du Centre-du-Québec, soutient que ce transfert vers Sherbrooke de la supervision des laboratoires des CSSS de Drummondville et d'Arthabaska de l'Érable, ne répond en rien aux objectifs visés par le projet Optilab. Le réseau en place avec ces établissements et le laboratoire central de Trois-Rivières est, dit-il, déjà hiérarchisé, intégré sur le plan informatique et agréé favorablement, sans compter qu'il fonctionne justement à faible coût.
«En fait, ce changement apparaît injustifiable puisqu'il engendrerait des coûts supplémentaires importants en particulier au niveau informatique, sans améliorer la qualité des services offerts à la population», assure-t-il.
Il ajoute que sur le plan clinique, cette décision est incohérente. En effet, la pratique de l'hémato-oncologie et de la microbiologie-infectiologie implique la prise en charge du laboratoire et de la clientèle clinique de façon très étroite et suivie.
«Des vérifications auprès de l'Association des hémato-oncologues du Québec (AMHOQ) et de l'association des médecins microbiologistes et infectiologues du Québec (AMMIQ), confirment que ce mode de pratique est effectif partout au Québec. Par souci de cohérence, de qualité et de partage équitable du travail, la supervision du laboratoire devrait donc être faite par les médecins qui assurent la couverture clinique de la population.»
Le docteur Carrier estime même que la décision de Québec ouvre carrément la porte à un démantèlement de l'organisation des services spécialisés établie de façon concertée au fil des années entre les établissements de la Mauricie et du Centre-du-Québec.
«Si le transfert vise à permettre à Sherbrooke d'exercer son rôle tertiaire en laboratoire, la même logique pourrait facilement s'appliquer à tous les autres services déjà dispensés par les équipes de Trois-Rivières à la population des territoires des CSSS de Drummondville, d'Arthabaska et de l'Érable: radio-oncologie, néphrologie, neurochirurgie, chirurgie vasculaire et traumatologie, notamment. Ce geste apparaît donc comme la première étape pour transférer le bassin de population du Centre-du-Québec vers l'Estrie.»
Toujours selon le docteur Carrier, il s'agit en fait d'un nouveau pouvoir de gestion attribué en fonction du territoire du RUIS (Réseau universitaire intégré de santé) de Sherbrooke et qui modifie en pratique les contours de la région Mauricie et Centre-du-Québec. Trois-Rivières, rappelons-le, relève du RUIS de l'Université de Montréal.
Le médecin plaide aussi que le centre hospitalier affilié universitaire de Trois-Rivières s'est développé, au vu et au su de tous, dans son mandat de centre régional de la Mauricie et Centre-du-Québec depuis plus de 15 ans, en étroite collaboration avec l'Agence et dans le respect des budgets, des règles, des programmes et des orientations du ministère.
Son collègue le docteur André Poirier, microbiologiste infectiologue au CHRTR, directement touché par les changements annoncés, abonde dans le même sens que le docteur Carrier.
«On n'est pas contre le principe de rationaliser la prestation des services assure-t-il, sauf qu'on n'est pas d'accord avec le redécoupage. Actuellement, il y a les microbiologistes infectiologues, des hémato-oncologues qui vont donner des services à Victoriaville et Drummondville. Il y a aussi d'autres spécialités qui y vont, comme la néphrologie et la neurochirurgie, etc. Or, dans le plan retenu par le ministre, on a décidé d'envoyer la gestion complète du laboratoire de Drummondville et de Victoriaville au Centre hospitalier universitaire de Sherbrooke. Nous, les microbiologistes infectiologues, on a besoin du laboratoire pour travailler, pour dire aux techniciennes comment orienter le travail. Je n'aurai plus cela. Il me faut les deux pour la qualité des services aux patients. C'est clair. C'est environ 28 % de nos analyses totales.»
Le médecin spécialiste est d'autant plus étonné par cette décision que le laboratoire du Centre hospitalier universitaire de Sherbrooke n'est pas doté d'un système informatique comparable à celui du CHRTR alors que beaucoup d'argent y a été investi.
«Avec la région du Saguenay-Lac-Saint-Jean, nous sommes la région la plus avancée au niveau informatique. Un spécimen est prélevé à Victoriaville ou Drummondville et un code à barres est mis dessus. Le test et l'analyse sont faits ici et en temps réel, ils ont le résultat. C'est compliqué à monter, ça prend du temps alors qu'ici c'est disponible. On a un autre logiciel en implantation qui va nous permettre de valider à distance les analyses de laboratoire. C'est un projet de 3,5 millions $ et 1,4 million $ ont déjà été investis en pure perte. Il va falloir scraper ça et le refaire!»
Selon le docteur Poirier, la décision de Québec risque d'avoir des impacts jusque sur les plans régionaux d'effectifs médicaux.