Thérèse Lemire-Ayotte et Pierrette Nobert enseignent depuis 51 ans et 48 ans. Tant qu'elles auront la santé, les deux profs ne veulent pas entendre parler de retraite.

La retraite? Plutôt pleurer...

Quand deux maîtresses d'école se braquent pour ne pas dévoiler leur âge, ni aujourd'hui ni à leurs débuts en 1963, c'est qu'il est déjà temps de passer à une autre question.
Thérèse Lemire-Ayotte et Pierrette Nobert enseignent depuis 51 et 48 ans. Les deux femmes ne cachent pas leur âge par coquetterie, ni parce qu'elles craignent de se faire gentiment pousser vers la sortie. Mmes Lemire et Nobert n'ont pas oublié de prendre leur retraite non plus.
Elles savent compter. Depuis 1998, elles remplissent tous les critères d'admissibilité. Depuis seize ans, plusieurs de leurs compagnes de travail se sont retirées après 35 ans de carrière en éducation. Pour Thérèse et Pierrette cependant, pas question de les imiter, même après 50 ans de loyaux services. Parions que «pension» ne fait même pas partie de la liste des mots de vocabulaire que leurs élèves doivent apprendre par coeur. 
Mmes Lemire et Nobert refusent de vieillir et grand bien leur fasse. «J'ai 40 ans, point final», tranche Madame Thérèse. «J'ai l'âge de mon coeur et mon coeur est très jeune!», statue Madame Pierrette. Dossier clos.
Thérèse Lemire-Ayotte enseigne à l'école des Explorateurs (autrefois Saint-Paul), secteur Shawinigan-Sud. Madame Thérèse accueille dans sa classe les petits de la première année dont certains s'empressent de lui rappeler que leurs parents comptent parmi ses quelque 1250 anciens élèves. «J'ai également enseigné à des grands-mamans et je me souviens même de leurs noms!», lance-t-elle, visiblement ravie d'ajouter ce détail.
Contrairement à sa collègue qui est toujours demeurée ou presque dans la même classe, Pierrette Nobert a «fait l'école» dans plusieurs établissements de la Commission scolaire de l'Énergie. Depuis une vingtaine d'années, Madame Pierrette enseigne aux enfants de la 2e année du primaire, à l'école Notre-Dame-du-Mont-Carmel, et elle s'en porte très bien merci. Travailler, dit-elle, c'est la santé! «Je reste par amour pour les enfants et mon métier», affirme la dame. «Il me semble que j'ai encore quelque chose à leur transmettre», renchérit sa consoeur avec l'énergie de ses 20 ans.
À ce jour, Mmes Lemire et Nobert ont toujours refusé d'entendre parler de retraite. Certes, elles ont déjà assisté à une rencontre d'information à ce sujet. C'était en 1997, juste avant la vague de départs observés dans le milieu de l'éducation. Les deux maîtresses d'école avouent avoir plus ou moins écouté, soudainement atteintes d'un trouble du déficit de l'attention. 
«Je n'aurais jamais dû y aller. Après cette rencontre, j'en ai eu pour deux semaines à pleurer. Je me sentais face à un mur. Il fallait que je me décide: je continuais ou je m'en allais chez moi. Je n'étais pas prête et je ne le suis toujours pas», maintient Mme Nobert qui, à sa 48e année d'enseignement, estime avoir mieux à faire que des calculs de l'indexation des rentes.
Thérèse Lemire admet qu'elle se sent parfois pressée de partir... par les autres. On reluque sa classe plutôt que de faire appel à son expérience. L'enseignante perçoit un fossé de génération entre elle et des collègues, mais elle préfère passer outre plutôt que de tirer sa révérence. 
L'entourage, surtout ceux et celles qui sont impatients de souffler 65 bougies, ont du mal à comprendre que leur amie ne profite pas déjà des plaisirs de la retraite. «Ils me répètent que je paie pour aller travailler et ils ont raison», rit Thérèse Lemire. Qu'on se le tienne pour dit, après 51 ans, elle se sent encore chargée d'une mission. «Ma paie, c'est quand un enfant réussit à me lire une petite histoire!», applaudit l'enseignante.
Un métier sous influence
La semaine qui se termine était celle des enseignants. Partout au Québec, des élèves du primaire, du secondaire et leurs parents ont salué le travail des profs qui, après tout, font pratiquement partie de la famille. Leur influence est indéniable.
Diplômées de l'École normale Saint-Pie-X de Shawinigan, Thérèse Lemire-Ayotte et Pierrette Nobert ont appris leur métier avec les Soeurs grises qui ne laissaient rien au hasard. De la réforme Parent, au début des années 60, à aujourd'hui, les deux enseignantes ont traversé les petites et grandes révolutions qui continuent de jalonner le système d'éducation québécois.
Des modifications aux programmes d'enseignement, elles en ont vécu de toutes sortes, des bonnes et des moins bonnes. «On nous change ça aux six ans environ. Ce qui a été fait avant n'est plus bon», se désole Madame Thérèse qui, au besoin, ouvre le tiroir de son classeur dans lequel elle a précieusement gardé des méthodes de lecture datant des années 70. Madame Thérèse ne jette rien, convaincue de pouvoir s'en servir avec des élèves qui n'arrivent pas à décoder les syllabes.
«Je les sors du trou avec ça!», affirme-t-elle avec satisfaction. Même réflexe du côté de sa consoeur qui déplore la lourdeur des programmes enseignés aujourd'hui. «Ce que j'enseigne en ce moment en 2e année était avant enseigné en 3e», affirme-t-elle. Au besoin, Madame Pierrette n'hésite pas à garder quelques enfants après 15 h, question de leur donner l'élan dont ils ont besoin pour reprendre le dessus sur leurs apprentissages.
Les deux enseignantes d'expérience connaissent des jeunes profs qui décrochent avant d'avoir franchi la barre des cinq ans. L'heure n'est pas au pessimisme, mais Mmes Lemire et Nobert sont bien obligées de reconnaître qu'en 2014, plus qu'en 1963, la profession exige d'avoir les nerfs solides pour faire face à un nombre grandissant d'élèves présentant une panoplie de difficultés, tant au niveau des apprentissages que du comportement. 
«La discipline dans ta classe, il faut la mettre en place dès le mois de septembre. Jusqu'en décembre, tu ne laisses rien passer. Après, tu peux avoir du fun avec tes élèves», affirment les enseignantes qui ne peuvent pas toujours compter, comme dans le temps, sur l'appui des parents pour assurer un suivi à la maison. 
Conscientes que leur matière première carbure aux émotions, les deux collègues n'hésitent pas à redoubler d'efforts pour gagner la confiance et le respect de l'enfant qui perturbe toute la classe. Leur secret? 
«La douceur et la compréhension», révèlent-elles avec leur zèle des premiers jours.