Jean Beaudin
Jean Beaudin

La Mauricie, le coup de coeur de Jean Beaudin

Linda Corbo
Linda Corbo
Le Nouvelliste
Le réalisateur Jean Beaudin survolait le Québec en hélicoptère lorsqu'il a choisi la Mauricie pour y tourner Les filles de Caleb. «Je regardais les endroits où on pouvait faire un 360 degrés sans fils électriques. Quand j'ai vu ce coin-là, avec ses montagnes et ses lacs, ça a été un coup de coeur. C'était un paysage qui avait le côté campagne, très 1800-1900.»
Ce jour-là, il était toutefois loin de se douter que pendant sa diffusion en 1990 et 1991, sa série monopoliserait 95 % des téléspectateurs qu'il était possible d'atteindre au Québec.
«Entre 20 h et 21 h les jeudis soirs, personne ne se présentait à l'urgence des hôpitaux», rappelle-t-il. «Certains magasins fermaient leurs portes. Les rues étaient désertes...» On vibrait alors au rythme d'Émilie et Ovila.
Beaudin travaillait déjà avec Marina Orsini sur le téléroman L'or et le papier et avait noté la ressemblance entre son énergie et celle d'Émilie Bordeleau. Quant à Ovila, les auditions se sont succédé, jusqu'à Roy Dupuis.
«J'ai vu des centaines de comédiens mais quand je suis arrivé à lui... Il y avait d'abord son talent d'acteur, mais aussi, il y avait un match entre Marina et lui. Je sentais une chimie entre les deux qui m'indiquait qu'on pourrait croire en cette histoire d'amour incroyable.»
Sur le plateau de tournage, se souvient-il, la chimie s'est matérialisée. Quand il parle des moments marquants du tournage, il évoque la scène où Ovila reconduit Émilie à l'école, la naissance de leur amour.
«Quand on a regardé les rushes le soir, j'ai compris que ça allait marcher à mort. C'était écoeurant», souffle-t-il. «J'en ai des frissons encore 20 plus tard. Puis il y a eu le moment avec le cheval. Leur fébrilité, on la sentait à 1000 pieds de distance. Ce sont des moments que je n'oublierai jamais.»
Tout comme il conserve des souvenirs tendres à l'endroit des gens de la Mauricie. «J'ai rencontré là des gens exceptionnels, qui étaient ouverts et qui avaient beaucoup d'humour. Ils ne connaissaient rien au cinéma, mais ils l'ont appris très vite. Le palefrenier parlait à ses chevaux toute la journée. Il leur expliquait tout ce qu'on faisait», sourit-il.
Jean Beaudin a accompagné Marina Orsini lors du décès de son père. «Ces deux-là s'aimaient beaucoup. On a partagé énormément. Et je dirais qu'il y a eu chez Marina un coup de vieux, pas physique mais émotionnel. Je me souviens que la première séquence après ce décès, il y avait quelque chose de différent. Ce n'était plus une petite fille mais une femme.»
Après le succès des Filles de Caleb, dont il entend parler encore après 20 ans, Jean Beaudin a tourné Being at home with Claude, avec Roy Dupuis. Il a ainsi marqué la coupure qui se devait, en se plongeant dans un drame tout à fait contemporain cette fois.
Marina Orsini et lui sont demeurés très proches. «Quand je la vois, c'est comme hier.» Mais il ne voit plus vraiment Roy Dupuis.
«À l'époque, il était très jeune. C'était le gars un peu bum, un peu wild, très renfermé, on n'a pas développé de relation intime mais Dieu que je l'ai aimé cet homme-là. Il était et il est encore d'une droiture... Et il comprend la dramatique de manière inouïe.» Le cinéaste suit aujourd'hui sa carrière à distance et avec plaisir. «Il est engagé, il est profond. C'est devenu un très beau gars.»
Avec le recul, Les filles de Caleb demeure un moment de grâce pour Jean Beaudin. «C'est comme pour les écrivains, il y a toujours un livre ou deux plus marquants que les autres. Pour la télévision, c'est ce que j'ai fait de plus fort. Quand tu as touché l'âme de ton monde, de ton peuple, c'est marquant.»