Karine Talbot peut compter sur les encouragements de son fils Jérémy pour relever le Grand défi Pierre Lavoie en cours ce week-end.

Jérémy, le beau et grand défi de Karine

CHRONIQUE / Pour une rare fois, Karine Talbot n'a pas de stéthoscope au cou. Elle n'est ni dans son cabinet ni à l'urgence. La médecin de famille n'est pas non plus en train de poser un diagnostic de diabète, d'hypertension, d'arthrose, de maladies cardiovasculaires ou d'anxiété. Elle est occupée à donner l'exemple, un coup de pédale à la fois.
La Dre Talbot a pris le départ jeudi depuis la ville de Saguenay. Elle est en ce moment quelque part dans un peloton, en direction de Montréal. Entre le coup d'envoi et le fil d'arrivée, la cycliste aura traversé Québec, Trois-Rivières, Joliette, Sainte-Agathe-des-Monts, Mont-Tremblant, Gatineau, Lachute et ainsi de suite, jusqu'au stade olympique où elle est attendue dimanche après-midi.
Karine Talbot est au nombre des 1060 cyclistes qui se relaient pendant 1000 km et 60 heures d'affilée dans le cadre du Grand défi Pierre Lavoie. Avec des collègues de la Fédération des médecins omnipraticiens du Québec, elle roule jour et nuit, propulsée par le goût du dépassement de soi et son désir d'être imitée.
C'est connu, dans la vie comme à vélo, il faut avancer pour ne pas perdre l'équilibre. 
La femme de 42 ans a suffisamment de vécu pour savoir que la théorie d'Einstein tient la route. L'itinéraire du GDPL est composé de montées, descentes et de nouvelles montées. Les participants doivent également affronter des vents de face, la pluie, des faux plats et probablement, aussi, quelques détours. 
Rencontrée quelques jours avant le départ, l'omnipraticienne se disait confiante de réussir cette épreuve d'endurance même si elle en est à sa première participation. La dame ne le dit pas comme tel, mais on devine qu'elle en a vu d'autres depuis la naissance de Jérémy.
Atteint d'une trisomie 21, l'adolescent de 17 ans est le premier beau et grand défi que son athlète de mère a accepté de relever. Elle sait que les côtes, il faut les grimper une à la fois, en maintenant la cadence et sans jamais se laisser décourager. 
Originaire de Québec, Karine Talbot est bien connue dans le secteur Pointe-du-Lac, à Trois-Rivières. Il n'est pas rare de la croiser marchant d'un pas rapide sur la rue Sainte-Marguerite. Un kilomètre, tout au plus, sépare sa maison centenaire de la clinique médicale où ses patients lui reconnaissent une écoute bienveillante. Ce bon docteur est la simplicité incarnée. 
Je l'ai déjà aperçue un casque sur la tête, cheveux au vent. C'était il y a trois ou quatre ans. Chaussée de patins à roues alignées, elle filait dans les rues du quartier, suivie de près par l'aîné de ses deux garçons. Les mains agrippées au guidon, le dos bien droit et le visage resplendissant, fiston avait fière allure sur son vélo adapté.
Jérémy a grandi depuis. Il est devenu un jeune homme qui aime toujours faire de la bicyclette, mais plus encore, danser devant son ordinateur sur la musique de Lady Gaga et de Katy Perry. 
«Et il a du rythme!», souligne sa mère avant d'accueillir affectueusement son «coco» qui revient de l'école pour monter directement dans sa chambre. Jérémy est un vrai ado, avec son côté tendre et son besoin d'indépendance.
Tous les bébés viennent au monde avec leur part d'inconnu, sans mode d'emploi. C'est encore plus vrai pour un enfant comme Jérémy. Karine Talbot et Sébastien Forgues ont eu un choc en découvrant que leur nouveau-né avait la trisomie 21.
«On n'est jamais préparé à ça...», convient celle qui terminait ses études en médecine au moment d'accoucher d'un garçon en bonne santé, mais dont les yeux légèrement bridés ont tôt fait de soulever des soupçons et des questions. 
«Ça allait être quoi son potentiel? Son autonomie? Sa vie?», se sont demandé ses parents qui n'ont pas attendu d'avoir des réponses pour aider leur fils trisomique à s'épanouir le plus normalement possible.
La médecin de famille n'a jamais caché à ses patients qu'elle est la maman d'un enfant différent, plutôt réservé, sauf pour dire l'essentiel: «Bonjour. J'ai faim. Je t'aime.» Câlins à l'appui. 
À la Coopérative solidarité santé de Pointe-du-Lac, c'est souvent vers la Dre Talbot que sont dirigés les adolescents et jeunes adultes ayant une déficience intellectuelle. «Je ne suis pas une spécialiste, mais les parents savent que je peux comprendre ce qu'ils vivent.»
Sans tout comprendre, Jérémy est au courant que sa mère s'est entraînée sans relâche pour faire une très longue randonnée sur sa bicyclette à deux roues. La sienne en a quatre pour pallier son manque de tonus musculaire, une difficulté présente chez les personnes ayant une trisomie 21.
Pendant tout l'hiver et une partie du printemps, il l'a vue pédaler dans la maison sur un vélo stationnaire. Fiston a pu l'accompagner au gymnase quasi en face de la maison où depuis deux ans, ses parents suivent un programme de boxe. Pas pour sauter sur le ring, mais pour améliorer leur cardio, un aspect non négligeable ces jours-ci.
Karine Talbot a décidé de relever le Grand défi Pierre Lavoie pour garder la forme et prescrire de saines habitudes de vie partout où elle passe, à commencer par l'école de Jérémy parrainée par son équipe de la Fédération des médecins omnipraticiens.
On ne se fera pas de cachette, Marie-Leneuf n'est pas une école comme les autres. Ici, les élèves sont âgés de 4 à 21 ans et aux prises avec des problématiques aussi lourdes que complexes: déficience intellectuelle de moyenne à profonde, déficience motrice de légère à grave, troubles envahissants du développement, troubles relevant de la psychopathologie... Les routes longues, sinueuses et montagneuses, c'est à l'année que ces petits et grands sont appelés à les traverser. 
Une fois qu'on sait ça, la docteure, maman et cycliste rappelle que l'exercice, c'est bon pour tout le monde, sans exception. En fauteuil roulant ou sur leurs deux pieds, Jérémy et ses amis ont besoin de bouger et danser. Eux aussi, ils ne demandent que ça, donner l'exemple, un défi à la fois.