Karyne Lavertu, maman d'Éryann, et Manon Allard, photographe.

Immortaliser une étincelle de vie

«Manon, on a besoin de toi à l'hôpital...»
<p>Manon Allard met bénévolement son talent de photographe au service de parents endeuillés. Elle leur propose de photographier avec toute la tendresse et l'amour possible ce petit être qui est venu au monde pour, malheureusement, partir aussitôt. </p>
Lorsque Manon Allard entend cette phrase au bout du fil, elle sait que les prochaines heures seront extrêmement difficiles. La photographe est attendue dans une chambre d'accouchement où des parents bouleversés acceptent qu'elle immortalise un moment déchirant. Leur nouveau-né n'a vécu que l'éclat d'une étincelle, mais ils souhaitent en garder un portrait réel et éternel.
Dans la maison de Karyne Lavertu, à Sainte-Perpétue, les murs de chaque pièce sont remplis de photos de famille. Le minois d'Éryann brille parmi cette collection de sourires.
Dans la nuit du 13 mai 2009, le minuscule bébé a vu le jour pour se rendormir à jamais, à 21 semaines de grossesse. L'instant d'après, des images ont été fixées dans le temps. Elles portent le sceau du respect et de la sensibilité, la signature discrète de Manon Allard qui en a fait cadeau aux parents affligés par l'existence éphémère de leur fille.
Presque cinq ans se sont écoulés depuis cette nuit où la douleur et la douceur sont apparues dans le désordre. Entre des larmes et des sourires, Karyne Lavertu et Manon Allard racontent ce qu'elles ne pourront jamais oublier, photos à l'appui.
«Tu veux voir ma fille?», demande la maman en ouvrant l'album de son aînée. Éryann semble dormir d'un sommeil paisible malgré le drame associé à sa naissance. Ces photos sont devenues une source de réconfort inestimable pour Karyne et son conjoint, Yannick. Elles symbolisent également le début d'un projet qui n'a jamais cessé de grandir depuis.
«Éryann, c'est le premier bébé de tout», souligne Manon Allard qui, à travers ses tâches professionnelles, offre bénévolement ses services aux parents dont le bébé naissant vient de mourir, peu importe l'heure du jour ou de la nuit.
L'idée d'offrir un tel service lui est venue à la suite d'un voyage d'affaires, en 2009, aux États-Unis. La photographe de Victoriaville y a rencontré des gens de la Fondation Now I Lay Me Down To Sleep (NILMDTS) qui présentait des photos de nouveau-nés décédés.
«Ces photos peuvent aider les parents qui vivent un deuil périnatal. Elles sont le souvenir tangible de leur bébé qui peut ainsi être présenté aux membres de la famille et aux amis. Les gens réalisent alors que c'est vrai, que même s'il est tout petit et qu'il est mort, cet enfant fait partie de la vie de ses parents», explique Manon Allard qui s'est rapidement sentie interpellée par la mission de l'organisme américain.
«À l'intérieur de moi, je savais que je pouvais le faire», dit-elle simplement. Dès son retour au Québec, la photographe a fait connaître ses intentions à une amie gynécologue-obstétricienne au centre hospitalier Hôtel-Dieu d'Arthabaska, à Victoriaville. Quelques semaines plus tard, la docteure Martine Aubry a contacté la photographe, à 4 h 30 du matin. Éryann venait de naître et de mourir. «Manon, on a besoin de toi à l'hôpital..»
En se présentant sur la pointe des pieds dans la chambre de Karyne et de Yannick Lavertu, la photographe ne s'attendait pas à photographier un foetus qui venait d'atteindre sa 21e semaine de grossesse. «J'ai eu une grosse surprise, un choc...», avoue la photographe qui n'a rien laissé paraître pour mieux se laisser guider par son instinct. «C'est fou comment, même aussi petit, un bébé a déjà les traits de ses parents!», s'émerveille encore la photographe qui pleure souvent, silencieusement, en faisant son travail.
«Manon a pris ses photos, mais je ne l'ai jamais vue. Elle est tellement discrète. Moi, j'étais dans ma bulle. J'étais effondrée», se souvient Karyne Lavertu tout en regardant amoureusement le portrait de sa fille qui aurait eu cinq ans le 13 mai prochain.
La maman se rappelle d'avoir été prise au dépourvu lorsqu'une infirmière lui a parlé de faire photographier son bébé qui venait de donner son premier souffle pour le rendre aussitôt. «Même si je savais que ces photos me feraient du bien, je me suis demandé ce que les autres en penseraient», relate Karyne qui remercie son chum d'avoir fait fi de l'opinion de tous et chacun pour prendre la décision qui s'imposait dans les circonstances.
«C'est comme un ouragan. Tu n'as pas le temps de penser aux souvenirs, que demain, ce sera fini. Personnellement, j'étais dépassée par les événements, mais aujourd'hui, si je n'avais pas les photos de ma fille, je braillerais ma vie d'avoir dit non», affirme celle qui, depuis, est devenue la maman de Kaylee-Ann, quatre ans, et de Madisson, deux ans.
Une fondation est née
«Je peux rester cinq minutes dans une chambre d'hôpital. Parfois, plus d'une heure. Ce n'est jamais pareil», dépeint la photographe Manon Allard qui ne veut surtout pas imposer sa présence aux parents durement éprouvés.
Il arrive qu'un couple accueille la femme avant de quitter, la laissant seule avec le bébé décédé qu'il n'ose pas regarder pour le moment. Un jour peut-être. Dans six mois, dans six ans, dans vingt ans? Personne ne peut répondre pour le moment, mais si ce jour venait qu'à arriver, des photos existent.
«Ce n'est pas morbide du tout. Les photos sont retouchées, finies en noir et blanc ou en sépia (variations de brun)», explique la photographe qui est consciente d'aborder un sujet extrêmement délicat, voire tabou. Manon Allard n'hésite pas à se pencher plusieurs heures sur sa table de travail ou à faire appel à des collègues pour apporter les corrections nécessaires. À plusieurs reprises durant l'entrevue, la photographe insiste sur l'importance de réaliser des clichés de bébés endormis.
«Mon but est d'offrir un souvenir aux parents. C'est tellement important que leur enfant soit reconnu. Pour eux, ces photos sont de l'or en barre. Une maman m'a déjà dit que je lui avais redonné sa petite», raconte avec humilité Manon Allard. 
Photographes recherchés
La photographe de Victoriaville ne pouvant pas être partout en même temps, elle s'est inspirée de l'organisme américain Now I Lay Me Down To Sleep pour mettre sur pied une fondation québécoise qui, une fois obtenue l'autorisation du gouvernement, devrait s'appeler «Souvenirs d'étincelles». Pour mener à bien son projet, Manon Allard s'est entourée d'une équipe formée de Mélanie Jacques, avocate, Valérie Parizeault (du studio virtuel Rose Flash), d'Isabelle Lefrançois, infirmière, et de Martine Aubry, gynécologue.
Manon Allard (photos@manonallard.com) est à la recherche de photographes de toutes les régions du Québec qui accepteraient d'offrir bénévolement leurs services à des parents dont le nouveau-né vient de mourir, qu'il soit né à terme ou à 18 semaines de grossesse, comme ce bébé dont elle a récemment immortalisé le passage.
«Les photographes ne doivent pas savoir uniquement prendre des photos. Ils doivent posséder trois qualités essentielles: respect, discrétion et empathie», énumère-t-elle avant de répéter que tout est gratuit, y compris l'envoi postal aux parents du DVD renfermant les précieuses photos de leur bébé.
À ce jour, les services de Mme Allard ont été demandés par une quarantaine de familles qui résident pour la plupart au Centre-du-Québec. D'ailleurs, à l'initiative de la photographe, l'hôpital Hôtel-Dieu d'Arthabaska prévoit dans son protocole du deuil périnatal de faire connaître l'existence de ce service aux parents qui veulent garder un souvenir de leur bébé mort-né.
La fondation souhaite que d'autres centres hospitaliers au Québec acceptent de soulager une douleur aussi profonde qu'indescriptible. En attendant que chaque hôpital ait son photographe attitré, Manon Allard continuera de partager des techniques de photographie aux infirmières qui sont souvent les premières à réconforter des parents en détresse. La photographe souligne que la fondation s'engage ici aussi à retoucher et à rendre aux familles les photos de leur éclat d'étincelle.