Il neige de la ouate grâce aux peupliers deltoides.

Il neige de la ouate

On n'arrête jamais d'apprendre, en général, ni de découvrir son environnement. C'est tout récemment que j'ai appris qu'autour de chez moi, aux confins du secteur extrême-oriental de la trifluvie, il y a deux choses qu'on cultive à profusion: du vent et des peupliers deltoïdes (Populus deltoides, pour mes lecteurs de langue maternelle latine). En fait, il y en a trois: j'avais oublié le bonheur, particulièrement florissant lorsque la météo se montre aussi raisonnable qu'en cette fin de semaine.
Je dois ma découverte non pas à une observation plus attentive de la flore indigène, le frère Marie-Victorin et moi ça fait deux, mais à la constante tempête de mousse blanche que nous affrontons depuis quelques jours. La nature, l'écologie, le compostage des abeilles, les traités de paix avec les minorités florales, je suis pour, tout pour. Seulement, faut pas pousser pépère dans les orties.
Au début, la mousse flottant délicatement sur la douce brise estivale, c'est comme une première neige: c'est joli et ça fait palpiter votre coeur d'enfant. Mais dès lors qu'il faut dénicher des «Traction aids» et une pelle pour arriver à sortir la voiture de la cour, c'est toujours l'emballement cardiaque mais pour d'infiniment plus néfastes motifs. Je n'ai pas de pneus à mousse et refuse obstinément d'en considérer l'achat.
Mon contrat de déneigement se terminait au printemps et il n'y avait apparemment pas de clause de prolongation en fonction d'un éventuel juin blanc. Mes avocats me jurent cependant que notre cause est juste, que ça va être long et coûteux, mais que ce serait immoral envers toutes les personnes touchées de ne pas plaider jusqu'en Cour suprême. Ça tombe bien: ils ont justement des disponibilités depuis qu'ils en ont fini de l'affaire Robinson.
Je suis un peu excédé, je le concède. Ça me donne envie de mordre un défenseur de l'équipe nationale de soccer d'Italie. Ça ne tient pourtant pas à un manque de bonne volonté. Voulant faire contre mauvaise fortune, bon coeur, on s'est organisé une bataille de balles de mousse à la maison. On a construit un fort et tout. Seulement, quelqu'un a éternué et on n'avait plus de fort.
En ville, vous ne pouvez pas comprendre: vous avez le peuplier à feuilles deltoïdes moins gaillard ou vous l'avez tout simplement fait disparaître pour des raisons que je commence à saisir. C'est une plaie. Pensez seulement aux conséquences économiques: dans le monde du golf où ce n'est déjà pas toujours la joie, il va falloir lancer au plus sacrant la production de balles de couleur pour les retrouver sur les blancs à proximité des drapeaux.
Ce n'est rien de personnel envers les arbres fautifs: je comprends que c'est leur mode de reproduction. J'ai passé sans trop copier mon cours de biologie de secondaire 1, je vous signale. Je peux même vous dire que son mode de dissémination des graines est anémochore, du grec anémos (vent) et... chore, qui doit venir du grec aussi, j'imagine. Ça ne change évidemment rien au gâchis environnemental mais ça lui confère un caractère qui, exposé par quelqu'un de plus crédible, pourrait avoir l'air scientifique.
Seulement, voilà: il arrive un moment où le principe de survie de l'espèce n'est plus une excuse valable pour diffuser avec autant de libéralité son ADN dans son entourage. Est-ce qu'on peut inscrire le peuplier à feuilles deltoïdes dans le registre des délinquants sexuels dangereux? Il y en a par chez-nous qui mériteraient d'avoir leur photo épinglée sur des poteaux de téléphone, je vous jure.
Voilà ce que j'avais à dire sur le sujet pour l'instant. Une autre fois, je vous éternuerai quelque chose sur les graminés et les allergies.