L'utilisation de projections sophistiquées aussi bien en deux qu'en trois dimensions à travers lesquelles évoluent des comédiens en chair et en os, comme ici Robert Lalonde, confère à la pièce Icare une efficacité de même qu'une beauté renversantes.

Icare: une expérience théâtrale bouleversante

Dans le cadre des Tournées du TNM, on présentait mardi soir à la salle Thompson, Icare, selon un texte d'Olivier Kemeid mis en scène par Michel Lemieux et Victor Pilon. Une pièce tout à fait exceptionnelle, brillamment mise en scène.
La technologie fait l'objet d'un culte. Le théâtre n'est pas à l'abri de cette tendance. Il est cependant bien rare que les créateurs ne se laissent pas hypnotiser par les immenses possibilités des outils qu'ils ont entre leurs mains et qu'ils sachent réaliser le délicat dosage permettant de profiter de la technologie tout en la gardant à sa place, strict serviteur du propos. C'est pourtant bien ce qu'a réussi le duo de metteurs en scène d'Icare sans pour cela atténuer le pouvoir de leurs trouvailles techniques.
Olivier Kemeid revisite ici le mythe d'Icare mais la pièce aurait tout aussi bien pu s'intituler Dédale puisqu'elle porte davantage sur le père d'Icare. Dédale est ici un architecte contemporain qu'on découvre dans un bois s'appliquant à construire une cabane quand son fils Icare vient le rejoindre.
La relation entre les deux est difficile. Elle n'est que déclinaisons d'un incessant conflit. Dédale ne manifeste aucune appréciation pour son fils, un raté. Ce dernier nourrit de sa colère une immense soif de liberté, mais pas si grande qu'il refuse de tenter un rapprochement avec son père.
De mésententes en conflits, Dédale se retranche en lui-même, dans de douloureux souvenirs qui prennent la forme de fantômes. Celui de son épouse, Naucrate, morte il y a longtemps, une douleur que Dédale n'a jamais su apprivoiser. Celui, aussi, de Talos, un élève surdoué qui a travaillé pour lui comme architecte. Si doué qu'il l'a confronté à sa propre médiocrité et poussé à commettre des gestes irréparables.
Plus Dédale arpente le labyrinthe de ces souvenirs, révélant graduellement à son fils des vérités jusque là enfouies, plus la fiévreuse soif de liberté de ce dernier apparaît comme une démence qui le mènera, dans une délirante quête d'absolu, à sa perte.
Olivier Kemeid a remarquablement transposé le mythe. Il offre un texte dense, aussi contemporain qu'il est accessible. Il a su en extraire un propos universel qui atteint, en bout de ligne, le coeur, ultime récepteur.
La présence épisodique du personnage de Coryphée, incarnée par Noëlla Huet, qui chante magnifiquement en grec ancien le mythe d'Icare, vient accentuer cette notion d'universalité, faisant franchir au récit la barrière du temps. Déjà, la présence holographique de Pascale Bussières, en Naucrate, de Maxime Dénommée, en Talos et du petit Loïk Martineau en Icare enfant, contribue considérablement à exclure le récit des contraintes temporelles. Leur présence virtuelle est un peu de futur au service du souvenir.
On comprend la complexité du jeu des deux comédiens en chair et en os, Robert Lalonde et Renaud Lacelle-Bourdon, qui doivent non seulement interagir entre eux mais également avec des êtres virtuels. On devine les contraintes imposées mais on ne les sent pas, ou si peu. On ne peut cependant dire que leur interprétation soit renversante, bien que tout à fait adéquate.
Les prouesses techniques qui nourrissent la mise en scène sont, quant à elles, absolument éblouissantes. L'essentiel se passe dans des projections d'une extraordinaire sophistication, tantôt en deux, tantôt en trois dimensions pour reconstituer des personnages qui meublent la mémoire de Dédale.
Lemieux et Pilon meublent la scène avec une maléfique maîtrise, transformant l'espace scénique de fond en comble et à volonté pour nous entraîner dans un imaginaire extraordinairement concret. Ils se permettent aussi, à bon escient, d'emprunter les murs de la salle pour créer un effet d'immersion pour les spectateurs. Leur conception visuelle est aussi sidérante qu'elle est magnifique. Ça relève de l'art visuel comme de la poésie. C'est autant du théâtre, que de la peinture, que du cinéma ou de l'architecture. C'est, assurément, fabuleux.
Mais cette cascade d'exploits techniques ravissants ne donne jamais l'impression d'être autre chose qu'un brillant support au propos. Pratiquement un élément narratif puisque certaines images créées par les metteurs en scène servent à cerner un personnage, à nous le définir au-delà du texte. Je n'ai personnellement jamais vu utilisation aussi judicieuse et éblouissante de la technologie au théâtre. Et tout cela est d'une beauté...
Vraiment, Icare est un fabuleux spectacle donnant à manger autant à l'esprit qu'au coeur, une expérience saisissante.