Jean-Claude Duchesne porte fièrement le maillot à pois rouges que des amis lui ont offert pour symboliser, comme au Tour de France, sa force de grimpeur. Photographié avec son vélo de montagne, l'homme de 77 ans entreprend ce matin la première étape du triathlon: 60 kilomètres de vélo de route dans le parc national de la Mauricie.

Deux roues et 77 printemps

«Quand j'embarque sur mon vélo, je suis bien. Quand je pars en gang et qu'on se tape 70, 75 ou 80 kilomètres, je suis heureux.»
Jean-Claude Duchesne sera comblé aujourd'hui alors que commencent les très attendus Défis du parc national de la Mauricie. Il fait partie des milliers d'hommes et de femmes qui emprunteront avec un mélange d'audace, d'euphorie et de douleur sa longue route sinueuse et montagneuse. En guise d'échauffement, voici la recette du bonheur d'un athlète de 77 ans qui n'en est pas à sa première victoire sur soi.
Soixante-dix-sept ans comme dans sept décennies plus sept. Un modèle 1936. Le Trifluvien du secteur Pointe-du-Lac n'a pas de temps à perdre avec son âge. Il laisse ça aux plus jeunes qui reprennent leur souffle tout en enviant son coup de pédale, ses mollets coupés au couteau et sa sagesse. Parce qu'il en faut pas mal, des muscles et un moral d'acier, pour ne jamais abandonner malgré les tonnes d'excuses qui cherchent à nous faire vaciller dans le détour.
Jean-Claude Duchesne ne fait pas du vélo pour avoir des cuisses d'enfer, ni parce que la mode des maillots est particulièrement belle et colorée. Non. Il s'entraîne parce que c'est son mode de vie depuis plus de 40 ans.
«C'est une drogue. Une bonne drogue», précise le monsieur qui ne s'enfarge pas dans les fleurs du tapis. Comme il le fait chaque année depuis l'existence du parcours, aujourd'hui et demain, Jean-Claude Duchesne enfilera le triathlon totalisant 105 kilomètres, soit 60 kilomètres de vélo sur route, 40 kilomètres de vélo de montagne et cinq kilomètres de course à pied. Le tout, à fond la caisse. L'observation des oiseaux, ce sera pour une autre fois.
Vous doutez de sa capacité à sortir vivant des sentiers de roches, de souches, de branches et de bouette? À voir son sourire d'éternel gamin, vous ne devriez pas. Après une bonne nuit de repos, son cardiomètre affiche entre 31 et 34 pulsations à la minute. Mes respects. «Mon docteur m'appelle le super athlète!», dit-il en riant de bon coeur.
De sa maison située sur la rue Notre-Dame-Ouest (route 138), M. Duchesne en voit passer des cyclistes et des coureurs, des hommes et des femmes, jeunes et moins jeunes, débutants et expérimentés. Si certains ont franchement l'air de s'amuser, d'autres sont seuls, face à eux-mêmes. Jean-Claude connaît leur souffrance. On ne s'improvise pas sportif, on le devient.
«Il ne faut jamais brûler les étapes. Ton corps te parle. Il te le dit quand il est fatigué. Il faut que tu l'écoutes. Une journée de repos est plus bénéfique qu'un mauvais entraînement», affirme M. Duchesne qui sait de quoi il parle. En 40 ans, il a essayé et adopté plusieurs disciplines comme d'autres entrent en religion. Et comme en font foi toutes ses médailles accrochées au sous-sol de sa demeure, celui qui a participé avec succès à des championnats canadiens et mondiaux en ski de fond maîtrise depuis longtemps le principe du 110 %.
Le vélo de montagne en été, le ski de fond en hiver. Pendant longtemps, ces deux sports ont occupé la tête de ses activités préférées. Il y a une dizaine d'années, le vélo de route s'est faufilé entre les deux. Depuis, Jean-Claude Duchesne n'a jamais manqué le rendez-vous annuel des cyclistes dans le parc national de la Mauricie.
Ici, petit conseil d'ami à ceux et celles qui ne savent pas en quoi consiste le défi de rouler sur la chaussée asphaltée entre Saint-Jean-des-Piles et Saint-Mathieu-du-Parc. «Il faut avoir les yeux ouverts», avertit le septuagénaire dont l'odomètre atteint les 70 kilomètres/heure quand il fonce tête première dans la côte du secteur Wapizagonke.
«Tu ne sais jamais à quel moment un animal peut rebondir devant ta roue qui est large comme ton doigt. Tu as intérêt à regarder ce qui se passe en avant», ajoute Monsieur Jean-Claude dont la vivacité d'esprit, de geste et de parole sont intactes.
«Quand tu es en bonne forme physique, tes réflexes sont plus rapides et ta pensée, plus flexible», expose le Trifluvien. D'ailleurs, c'est uniquement sur son vélo qu'il arrive à mettre ses préoccupations sur pause et à refaire le plein d'énergie, lui qui doit s'occuper de son épouse dont la maladie exige une présence quasi constante.
«C'est l'évasion», résume M. Duchesne en fixant l'horizon. Pour les plus sédentaires qui hésitent encore, paralysés à l'idée de devoir performer pour rattraper le peloton de tête, il assure: «Quand tu pédales, tu n'as pas le temps de penser à rien d'autre. Tu travailles uniquement avec l'espoir de t'améliorer, toi seulement.» On l'aime.
Un homme et ses 105 femmes
Ce matin, Jean-Claude Duchesne sera sur la ligne de départ, envahi comme tous les autres participants par une enivrante poussée d'adrénaline. Le reste du parcours devrait se faire dans la sérénité. C'est du moins son souhait le plus cher, à la fois pour lui, mais également pour les 105 femmes qui relèveront le Défi 105 kilomètres.
Marie-Josée Gervais adore Jean-Claude Duchesne qui adore l'ex-cycliste, fondatrice et organisatrice des Défis Vélo-Mag. L'événement a changé de nom depuis pour devenir les Défis du parc national de la Mauricie puisqu'ils se déroulent sur deux saisons, aussi bien à vélo, en course à pied ou en ski de fond.
«Jean-Claude? Je me sens comme sa petite-fille!», répond avec entrain Mme Gervais qui a rencontré son grand-père de coeur sur un sentier de ski de fond, il y a de ça au moins cinq ans. Bien entendu, leur coup de foudre, si on peut s'exprimer ainsi, a eu lieu dans le parc national.
Le temps d'échanger entre eux une ou deux techniques et c'était réglé. L'ancien champion de ski classique accepta de mettre sa touche dans l'organisation de l'événement Défi nordique. Depuis, Jean-Claude et Marie-Josée font équipe, hiver comme été.
Au cours des derniers mois, à la demande de Mme Gervais, M. Duchesne a accompagné dans leurs différents entraînements les 105 femmes qui ont décidé de reprendre le contrôle de leur condition physique tout en participant à une levée de fonds pour l'Institut de recherche en immunologie et cancérologie (IRIC) de l'Université de Montréal.
«Jean-Claude a cheminé avec nous et je me plaisais souvent à répéter aux filles qui pensaient aux embûches: vous savez, Jean-Claude est âgé de 77 ans. Il est devenu une sorte de référence pour nous toutes», raconte Marie-Josée Gervais avec admiration. Pour elle, le septuagénaire est un exemple de forme physique, de logique et détermination.
«C'est un homme extrêmement généreux et brillant. Il connaît beaucoup de choses sur l'entraînement, la nutrition, etc. Souvent, il me ramène à des petites phrases toutes simples, mais pleines de sens. Dans des termes concrets, il explique pourquoi c'est si important de boire de l'eau, de bien respirer, etc. Avec lui, on ne se perd pas dans toutes sortes de théories», ajoute-t-elle, éblouie de le voir de nouveau s'attaquer aux trois épreuves de la fin de semaine.
«C'est tough le triathlon! En Jean-Claude le fait jusqu'au bout, au maximum de ce qu'il peut faire. Pas en trottinant et en regardant le paysage! Il est extraordinaire!», proclame Marie-Josée Gervais avec une énergie contagieuse.