Si Fred Pellerin attire son lot de touristes dans les rues de Saint-Élie, le réalisateur Jeannot Bournival active lui aussi la circulation sur la rue Principale du patelin à sa manière, en attirant de son côté les artistes de la musique qui sont de plus en plus nombreux à visiter son Studio Pantouf.

De l'espace, de l'air et du son pour Jeannot Bournival

Son grand-père était chimiste, son frère l'est aussi, il s'en est fallu de peu pour que Jeannot Bournival choisisse de prendre le chemin des sciences, avant que la musique s'interpose.
Aujourd'hui, il baigne néanmoins dans son propre laboratoire sur la rue Principale de Saint-Élie où il a logé son Studio Pantouf, un lieu dans lequel la chimie opère avec les artistes. Ils sont d'ailleurs de plus en plus nombreux à vouloir lui confier leur inspiration pour qu'il la transforme en albums.
Voilà deux ans et demi que Jeannot Bournival a déménagé son studio dans un espace plus grand que le précédent. Il a opté pour une ancienne usine de traînes sauvages qu'il a transformée en un superbe lieu de création avec intérieur tout de bois, toit cathédrale, mezzanine, sol vernis couvert de disques vinyles encastrés et diverses pièces qui lui permettent de jouer avec le son à sa guise, privilégiant l'une plutôt qu'une autre selon l'effet recherché, le traitement acoustique qu'il veut donner et le taux de réverbération souhaité. C'est quand il ne promène pas ses panneaux diffuseurs amovibles pour guider les sonorités encore davantage jusqu'à se contenter l'oreille.
Il aimait son ancien studio, mais celui-là est plus riche de matériaux précieux. «Il y a de l'espace, de l'air», note-t-il. «La fréquence qui sort de l'instrument, avant d'entrer dans le micro, elle entre aussi en contact avec l'air qu'il y a autour. C'est ce que l'on a ici. De la place, de la variété, de l'espace, et ça s'entend sur les albums.»
Après avoir conçu le fameux Silence de Fred Pellerin à son ancienne adresse, c'est dans ce nouveau repaire qu'il a finalisé l'album suivant, C'est un monde, et qu'il réalisera en 2014 le prochain, dont la sortie est prévue en novembre. Les deux compères sont présentement à réfléchir sur le choix des pièces, et se promettent un nouvel opus très dénudé, avec émotion à l'avant-plan, dit Jeannot.
Outre les albums à succès de Fred, c'est dans ce studio qu'il a aussi créé ces dernières années la trame musicale du spectacle Amos Daragon, les albums du groupe East Road, du Early Jazz Band, de Prospère Faucher et de Manu Trudel, en plus de celui de Sagapool, qui a remporté le Félix de l'album de musique instrumental en 2012. Ce trophée se retrouve étonnamment dans les toilettes du studio, où l'on dénombre certains autres Félix et disques d'or, un échantillon de luxe parmi une vaste collection de pochettes de vinyles qui tapissent les cloisons.
«Le mur des célébrités», sourit Jeannot, qui explique son choix. C'est que dans plusieurs studios d'enregistrement, observe-t-il, ces objets honorifiques se retrouvent bien en évidence et attirent tellement l'attention sur les artistes qui y sont en vedette qu'ils font distraction du matériel qui est en train de se concevoir.
En décembre, il mettait par ailleurs la dernière touche à deux autres albums qui lui sont précieux et qui sortiront en 2014, soit le deuxième album de Francis D'Octobre, prévu pour mars, et un album jazz du contrebassiste et compositeur Mathieu Désy, concocté en compagnie de Charles Papasoff et du percussionniste Paul Picard. Celui-là est prévu pour février. «On l'a zigonné pendant eux ans cet album-là. On l'a recommencé trois fois, pas parce que c'était pas bon, mais parce que ça se devait d'être incroyable.»
Mais encore, l'année 2014 risque d'être fertile si l'on considère qu'en plus de l'album de Fred, il devrait aussi réaliser celui du Trifluvien Jael Bird Joseph. Et peut-être aussi qu'il y aura le sien, qu'il fait «au ralenti», glisse-t-il. Un album personnel instrumental dans lequel il retrouve ses fibres de musicien et dans lequel il transmettra sa propre part d'émotions.
<p>Multi-instrumentiste, Jeannot Bournival loge dans son studio quatre claviers, quatre saxophones, deux guitares, cinq basses, deux banjos, une batterie, une clarinette, une clarinette basse, un vibraphone, un orgue et un piano qui date du début du siècle. </p>
Artiste de soutien et ami avant tout
Jeannot Bournival aime se retrouver entre amis et s'organise pour partager son terrain de jeux avec des gens qu'il apprécie.
Fred Pellerin et Nicolas Pellerin sont ses copains d'enfance, tout comme Denis Massé (Henri Godon et Les Tireux d'roches) a son lot d'ancienneté sur la liste de l'amitié, alors que East Road compte en ses rangs Rami Renno, qu'il considère comme son précieux bras droit. «J'ai la chance d'avoir des amis qui sont bons», sourit Jeannot Bournival.
Multi-instrumentiste, il a partagé son lot de musiques avec plusieurs d'entre eux avant de devenir le réalisateur et arrangeur qu'il est aujourd'hui. «Je pense que je suis un artiste qui s'est transformé en artiste de soutien», dit-il. «Je m'acote sur eux et je pousse.»
Or il semble pousser sérieusement du bon bord quand on constate que le 16 décembre dernier, Fred et Nicolas Pellerin allaient cueillir ensemble trois disques d'or, de platine et double platine, tous réalisés par l'artiste de soutien.
Dans son studio, les choses se font à l'échelle humaine, avec une tendance inévitable vers les profondeurs. «Il y a beaucoup de relationnel quand on fait un album avec une personne. C'est quelqu'un avec qui tu peux parler parfois cinq heures au téléphone, ou avec qui tu vas passer des seize heures par jour à être d'accord, à n'être pas d'accord, à chercher et à argumenter. Un album, c'est un projet, un couple. C'est émotif et super intense», décrit-il. «Des fois on est d'accord, on est heureux et on pleure de joie, d'autres fois on est bien découragés et il n'y a plus rien qui marche.»
Il baigne dans son espace et ne se lasse pas de chercher le son convoité, quitte à y passer volontiers le plus clair de son temps. «J'ai la maison des enfants, et j'ai la mienne», sourit-il. Et il ne s'en plaint guère. «Ma liberté, ma paye, c'est d'être toujours content. Tous les jours, c'est l'fun», observe-t-il. «Mon REER à moi, c'est que je vais avoir la tête pleine d'expériences.»
Plaisir et passion du travail sont d'ailleurs des conditions essentielles. «Le jour où je ne serai pas en train de faire le meilleur album de ma vie, je vais fabriquer des lunettes», lance-t-il. Et il est tout à fait sérieux. Assez pour transformer ce studio en usine à lunettes? Affirmatif. «Et elles vont être super artistiques, ces lunettes!»