René Lecours soufflera dans cinq ans la flamme du centenaire de la Cordonnerie Lemay fondée en 1919 par Cléophas Lemay.

Cordonnier à pied d'oeuvre

Pour la blague du cordonnier mal chaussé, il faudra repasser. L'image ne correspond aucunement à ce qu'il est.
René Lecours ne marche pas non plus à côté de ses pompes même s'il exerce un métier qu'on dit voué à disparaître. Les gens de Shawinigan peuvent en témoigner. Le sympathique cordonnier de la 5e Rue ne les a jamais lâchés d'une semelle et ce n'est pas cette année qu'il va reculer, au moment où la Cordonnerie Lemay fête ses 95 ans.
Pour voir de plus près le moulin à coudre aux allures folkloriques de René Lecours, il faut d'abord contourner un immense carrousel de sérigraphie qui occupe toute la place dans le minuscule atelier. Quand vous entrez dans la Cordonnerie Lemay, ce n'est pas uniquement pour faire appel au talent de l'artiste du cuir. René Lecours est aussi un homme d'affaires qui s'est notamment tourné vers l'impression de vêtements et la vente d'équipements de hockey pour assurer la survie de son premier métier.
À l'ère du prêt-à-jeter, on se débarrasse sans remords de nos godasses en simili cuir achetées pour une fraction du prix. Pendant ce temps, on oublie que le cordonnier peut redonner une deuxième vie aux articles en cuir véritable (et payés une petite fortune) abandonnés dans le fond du placard.
René Lecours a déjà posé plus d'une centaine de semelles de cuir par année. «Aujourd'hui, j'en passe une douzaine par année. Les chaussures ont à peu près toutes des semelles en plastique ou en caoutchouc», déplore le cordonnier qui ne manque pas de boulot pour autant. On lui demande toujours de remplacer la fermeture éclair d'un manteau, de reteindre des sacoches de moto, de solidifier les coutures du sac à main, de donner une cure de jeunesse aux bottes d'hiver maltraitées par le calcium, etc.
René Lecours se souvient de l'époque où les enfants d'âge scolaire, garçons et filles confondus, avaient tous des sacs d'école en cuir. «Il y avait des piles de sacs à côté des moulins à coudre. Nos cordonniers pouvaient en réparer toute la journée», raconte celui qui croise heureusement à l'occasion un pur et dur qui a compris que le cuir reste du cuir et que le cordonnier mettra tout son temps, sa patience et son talent pour lui faire honneur. «Un jour, un monsieur m'a dit, en me remettant ses beaux souliers de cuir: ''Je ne suis pas riche, mais j'achète comme un riche et je ménage comme un pauvre.''»
René Lecours a connu l'époque où les mères de mariés étaient nombreuses à vouloir agencer leurs souliers à talons hauts et leur sac à main à la robe rose, mauve ou turquoise. Le cordonnier Lecours sortait alors ses pots de teinture et s'efforçait de trouver la recette. Aujourd'hui, les magasins de chaussures offrent un vaste choix pour tous les goûts. Puis, on ne se marie plus...
Comme beaucoup de cordonniers, René Lecours, 56 ans, a appris son métier sur le tas, plus précisément en regardant travailler les sept cordonniers qui ont déjà été à l'emploi de son père Yvon, aujourd'hui décédé. En 1967, ce dernier a acheté la cordonnerie fondée en 1919 par Cléophas Lemay, un nom de famille bien établi à Shawinigan. D'ailleurs, quand il a pris la relève de son père, au milieu des années 80, René Lecours n'a pas voulu changer l'appellation du commerce. Quand des clients s'adressent à lui avec des «Monsieur Lemay» par-ci, par-là, il se contente de sourire et de répondre à leurs questions plutôt que de commencer à leur raconter les origines de la cordonnerie qui s'étirent sur pratiquement un siècle.
René Lecours raconte que son père Yvon a déjà été appelé en renfort par l'une ou l'autre des usines qui ont marqué l'histoire de Shawinigan. «On lui a déjà demandé de fabriquer des filtres. Il devait utiliser des patrons en métal pour tailler le matériel», raconte son fils qui enregistre également son lot d'anecdotes. «Il n'y a rien que je n'ai pas fait!», soutient le cordonnier qui rigole en évoquant la fois où il a dû recoudre d'urgence une partie de l'écran de l'ancien Cinéma Cartier, sur la rue Saint-Marc. «Elle était déchirée dans le haut. Je suis monté dans l'escabeau avec ma colle!», souligne-t-il, pas peu fier.
La Cordonnerie Lemay, qui a occupé les deux côtés de la 5e Rue, est un spectateur privilégié de l'évolution de cette artère commerciale. «On a connu ses hauts et ses bas», laisse entendre M. Lecours avant d'évoquer les années 70, quand les trottoirs du bas de la ville étaient bondés de gens qui marchaient d'un pas assuré et léger. Parions que ces piétons, jeunes et moins jeunes, ont souvent fait le détour pour saluer le cordonnier.
René Lecours n'est pas un nostalgique pour autant. «On continue. Il faut toujours s'adapter. C'est pour ça, je pense, qu'on dure depuis si longtemps», affirme le cordonnier dont le fils Philippe préfère tenir les rênes du commerce Hockey Lemay, sur le boulevard Royal, que de se retrouver éventuellement derrière un moulin à coudre.
Les cordonniers vieillissent et la relève, surtout familiale, se fait rare. Le ministère de l'Éducation n'offre plus cette formation professionnelle depuis 2011, faute d'un nombre suffisant d'inscriptions. Cordonnier, métier en voie de disparition? Seul l'avenir le dira, mais pour le moment, René Lecours est bien chaussé pour souffler dans cinq ans sur la flamme du centenaire de la Cordonnerie Lemay.