Comment en sommes-nous arrivés là?

La grande entreprise est apatride, elle joue les travailleurs du monde entier les uns contre les autres, sans égard ni à leur santé, ni à leur environnement. Seul, le profit compte. L'État, censé représenter les intérêts de ses citoyens, est maintenant en concurrence avec les autres États de la planète pour offrir aux multinationales les meilleures situations d'affaires possibles.
De l'État providence au service des citoyens, nous sommes passés à l'État providence au service de l'entreprise privée. Pour attirer chez lui ces grandes entreprises, quitte à alourdir sa dette, l'État leur offre de généreuses subventions. Mais cela ne suffit pas. Pour être concurrentiel, quand les normes environnementales ou de sécurité ne sont pas sacrifiées, les inspecteurs chargés de les faire respecter sont éliminés. L'État refile aux générations futures un environnement saccagé et la facture de sa décontamination.
L'État diminue leurs impôts, supprime les taxes sur le capital, signe des «accords préventifs de double imposition» avec les États-paradis-fiscaux pour permettre à ces entreprises d'éviter d'avoir à verser leur contribution au trésor public. Ces entreprises profitent d'infrastructures coûteuses, d'une main-d'oeuvre instruite et en santé, mais le gros de la facture en est refilé aux citoyens. La règle de l'utilisateur-payeur ne s'applique qu'aux petits. Et la dette de l'État continue d'augmenter. De la masse monétaire actuellement en circulation autour de la planète, 50 % se trouvent dans des paradis fiscaux.
Pour quel genre d'emplois?
Toujours pour plaire à la grande entreprise, l'État gruge la liberté d'association des travailleurs, réduit leur fonds de pension et augmente leur tâche. La sécurité d'emploi? «La sécurité d'emploi encourage l'incompétence!», nous répète-t-on. Si les investisseurs fuient l'insécurité, au contraire, les travailleurs qui la recherchent passent pour des incompétents. Cela s'appelle de la souplesse, du dégraissage, de la réingénierie.
L'État diminue l'accès à l'assurance-emploi: les travailleurs doivent accepter de travailler plus pour moins. Plus de chômage, moins d'emplois disponibles et pour ceux qui en détiennent encore un, les conventions collectives doivent être revues à la baisse, toujours au nom de la compétition. Parallèlement, la valeur des actions grimpe en bourse, actionnaires et spéculateurs s'enrichissent. Et l'État continue de s'appauvrir! Et on utilisera ce constat comme preuve de l'inefficacité du public et de l'efficience du privé.
Sous prétexte de vouloir créer de l'emploi, on a atteint discrètement un deuxième objectif: l'État n'a plus les moyens de financer ses infrastructures, son système de santé, son système d'éducation... Même s'il a été démontré hors de tout doute qu'un système de santé public est plus efficace et moins coûteux, l'État en est rendu à transformer ses citoyens en consommateurs de soins de santé privés. Le malade est devenu client, la maladie, source de profits.
L'éducation? Même sort: un bien de consommation, générateur de profits. Le système carcéral sera bientôt géré par le privé. Les prisons deviendront à leur tour génératrices de profits... Une clientèle prisonnière, le rêve de tout investisseur! Les États-Unis, plus compétitifs que nous, en sont déjà là.
Voici ce qu'écrivait Alain Deneault dans son plus récent livre intitulé Gouvernance: «Dans les années 1980, les technocrates de Margaret Thatcher ont habillé du joli nom de "gouvernance" le projet d'adapter l'État aux intérêts et à la culture de l'entreprise privée. Ce coup d'État conceptuel va travestir avec succès la sauvagerie néolibérale en modèle de «saine gestion». Nous en ferons collectivement les frais : dérèglementation de l'économie, privatisation des services publics, clientélisation du citoyen, mise au pas des syndicats... ce sera désormais cela gouverner.
Dans un tel contexte, comment peut-on espérer que l'État puisse un jour atteindre l'équilibre budgétaire? Pourquoi nous faire croire que la solution se trouve dans cet équilibre budgétaire ?
Comment en sommes-nous arrivés là? Il nous serait difficile de conclure que les citoyens sont totalement étrangers à ce changement de rôle de l'État, puisqu'on nous dit vivre en démocratie. Mais tout aussi difficile d'admettre que ces mêmes citoyens ont sciemment choisi cette nouvelle société: augmentation fulgurante des revenus d'un petit nombre d'individus et appauvrissement tout aussi spectaculaire de la majorité de la population planétaire.
En démocratie, le peuple décide. Comment a-t-on pu, vous et moi, décider de telles choses?
Jean-Yves Proulx
retraité de l'enseignement, Trois-Rivières.