Georgette Boisclair et sa fille Marie-Josée Bronsard (debout) seront présentes, demain, au dévoilement d'une oeuvre collective sous la direction de l'artiste Roxane Campeau. Également sur la photo: Linda Chaîné et son père, Paul Chaîné.

Alzheimer: pour quelques secondes de lucidité

On garde tous au fond d'une armoire un pot rempli de boutons de toutes les grosseurs et de toutes les couleurs. Bouton-pression, bouton de chemise, bouton de manteau... On les accumule pour se convaincre de leur utilité avant d'oublier l'existence de ce contenant qui renferme pourtant des sourires à ras bord.
Impuissante devant l'augmentation des troubles cognitifs de sa mère, Marie-Josée Bronsard ne croyait plus vraiment en leurs chances de vivre encore des instants de complicité. «Je voulais me rapprocher de maman en partageant avec elle un moment spécial, mais je ne savais pas comment...» Elle s'en faisait peu à peu une raison jusqu'à ce qu'une rencontre fortuite avec la mosaïste Roxane Campeau lui donne une idée et l'espoir de retrouver sa mère pendant quelques secondes de lucidité.
Les deux femmes se sont retrouvées à la même table de travail pour créer de leurs mains, mais surtout pour échanger du regard. Encore mieux, d'autres filles, fils et leurs parents les ont imitées. Le fruit de leur travail collectif est complété. L'oeuvre intitulée S'inscrire dans la mémoire est un tableau réalisé à partir de boutons, de billes et de morceaux de miroir. Il sera dévoilé demain, à la Résidence Myosotis, un milieu de vie pour les personnes atteintes de la maladie d'Alzheimer.
Pour Mme Bronsard, un tel projet n'aurait pas pu exister sans l'ouverture d'esprit et la compréhension de la directrice, Claire Beaubien. Lorsque Georgette Boisclair a été admise à Myosotis, en septembre dernier, sa fille était à la fois soulagée de savoir sa mère en sécurité, mais bouleversée par une situation qui lui échappait.
«Il y a des urgences pour les parents, mais aussi pour les enfants», reconnaît Mme Beaudoin. De par ses fonctions, elle est à même de constater toute la peine vécue par les proches de ses résidents. Ils leur rendent visite avec la meilleure volonté du monde, mais ils repartent souvent plongés dans leur propre désarroi. Quand Marie-Josée Bronsard a suggéré que des familles se joignent à elle et à sa mère Georgette pour créer une oeuvre collective, Claire Beaubien y a vu une occasion en or de voir apparaître des sourires sur les visages des personnes malades et de leurs enfants.
C'est le cas de Linda Chaîné et de son père, Paul Chaîné. Ce fier Trifluvien âgé de 87 ans va et vient entre le passé et le présent, mais retourne de plus en plus souvent vers le passé. Comme pour Georgette, sa voisine d'étage, le charmant monsieur se fait rattraper par les symptômes de la maladie d'Alzheimer. 
Emballée par l'idée de Marie-Josée Bronsard, Linda Chaîné a participé avec son père à l'élaboration de l'oeuvre collective. Tout en cherchant avec lui le bouton de la bonne grosseur ou la bille de la bonne couleur, elle a pu attraper au vol l'insaisissable moment présent, le ici et maintenant. 
«À travers la maladie de nos parents, il faut continuer d'être présent, de les écouter et les observer», fait remarquer Mme Chaîné qui ne nie pas la complexité de la maladie de son père. «Mais j'essaie de profiter de ces petits moments où il se passe quelque chose», poursuit celle qui est impatiente de vivre un autre projet artistique avec son père et revoir ainsi ses yeux pétillants. 
Cinq familles ont participé au projet qui a transformé leur rendez-vous du dimanche après-midi. Marie-Josée Bronsard s'est plusieurs fois nourrie dans le regard de sa mère concentrée au-dessus de la mosaïque qui prenait forme. «Ça dure quelques secondes. On se regarde dans les yeux. Le voile s'élève et il y a une connexion coeur à coeur, âme à âme. C'est indescriptible...», raconte Mme Bronsard, réconfortée.
Toutes ces heures passées avec sa mère à placer des billes et des boutons sur un tableau lui ont permis de se rapprocher de sa belle amie, mais aussi d'être plus sereine face à cette troublante maladie. Marie-Josée Bronsard ressent beaucoup de gratitude envers la directrice de la Résidence Myosotis et l'artiste Roxane Campeau de qui l'oeuvre s'inspire.
«L'Alzheimer tourne aussi autour de moi. Ma grand-maman vit avec la maladie», souligne Mme Campeau qui dirigeait pour la première fois un projet impliquant des personnes aux prises avec des troubles cognitifs. La mosaïste avoue qu'au départ, elle s'est demandé comment elle arriverait à communiquer ses attentes aux résidents. «J'avais peur de devoir répéter les consignes aux cinq minutes», admet la jeune femme qui a été agréablement surprise de se retrouver parmi des femmes et des hommes dont le visage brillait comme tous ces petits boutons qu'ils manipulaient précieusement.
L'oeuvre qui sera exposée à la Résidence Myosotis illustre un soleil dans toute sa splendeur. Roxane Campeau a symbolisé la maladie par le morcellement de l'esprit, tout en prenant soin d'y incruster des reflets colorés et lumineux. Tous les boutons ont été apposés un à un par Madame Georgette, Monsieur Paul et les autres. Pour leur fille respective, ces boutons symbolisent l'espoir d'avoir réussi à graver un souvenir dans la mémoire.