Un an plus tard, la ligne de piquetage n’a pas bougé devant l’Aluminerie de Bécancour, à l’image des négociations qui sont au point mort.

Un an de lock-out à l'ABI: inquiétude et impuissance

Bécancour — Le 11 janvier 2018, un réveil brutal attendait le millier de travailleurs de l’Aluminerie de Bécancour alors qu’en pleine nuit, à trois heures du matin, la direction avait décrété un lock-out, après le rejet de l’offre finale et globale par plus de 80 % des syndiqués la veille. Un an plus tard, la ligne de piquetage n’a pas bougé, à l’image des négociations qui sont au point mort.

Et du côté du Syndicat des Métallos, la surprise reste entière, 365 jours après. «Ça nous a surpris et déçus. On avait mentionné à l’employeur les points en litige, qu’on n’exercerait pas notre droit de grève, qu’on était prêt à se rasseoir, mais l’employeur n’a même pas daigné s’asseoir avec nous avant de nous mettre en lock-out, il n’a même pas attendu que le conciliateur convoque les parties. Non seulement il nous a mis en lock-out, mais il a mis à l’arrêt deux séries de cuves en plus. L’employeur n’avait pas l’intention de faire un règlement», soutient toujours le président de la section locale 9700, Clément Masse.

Le président de la section locale 9700, Clément Masse.

Et selon lui, la fermeture de la moitié de la dernière série de cuves avant les Fêtes est venue démontrer ce manque de volonté patronal de négocier, en plus d’affecter le moral des troupes. «Ce n’est pas quelque chose qu’ils ont décidé à la dernière minute. On a fait une plainte de négociation de mauvaise foi car ils ont fait ça avant même la date butoir que le ministre avait mise en place», fait-il remarquer.

Celui-ci signale que «l’employeur est arrivé avec des nouvelles demandes de concessions exagérées qui n’étaient pas là au départ quand on a négocié en 2017». Et alors que, dit-il, l’offre initiale permettait à l’usine de fonctionner, «voilà qu’ils nous disent le contraire». «On ne sent pas de volonté de négocier», martèle M. Masse, qui soupçonne Alcoa de vouloir négocier à la baisse ses tarifs d’électricité pour ses installations de Bécancour.

Que pense-t-il de la nouvelle approche d’accompagnement déployée par le ministre Jean Boulet, après l’échec de la médiation, qui consiste à mettre à la disposition des parties les ressources de son ministère?

«C’est difficile à dire, on ne sait pas ce qu’il veut faire avec ça. On connaît tous ces services-là, on sait qu’ils sont disponibles au ministère. Qu’est-ce que le ministre veut dire? Il ne nous a pas rencontrés. Il a fait son annonce. On va attendre. Un groupe de travail pour nous aider, si on n’est pas assis à une table pour négocier, ça ne sert pas à grand-chose», a commenté le président syndical.

Avec le recul, croyait-il que le conflit aurait été aussi long? «Je ne pensais pas que ça dure un an, mais on savait quand même que l’employeur nous laisserait en lock-out pour quelques mois. Je ne pense pas que personne n’avait ça dans les cartons qu’on serait en conflit pendant un an. On sait quand même que quand tu arrêtes une aluminerie, ce n’est pas pour une semaine», admet-il.

Par ailleurs, les finances du Syndicat tiennent le coup, ce qui permet de maintenir le fonds de soutien hebdomadaire à 635 dollars. «On a pris les mesures pour être capables de soutenir nos gens. Je ne peux pas dire que personne ne trouve ça difficile. Mais les gens veulent une entente négociée. On est face à un employeur intransigeant qui n’a pas une volonté de repartir l’usine», constate M. Masse.

Au bout d’un an, les munitions syndicales ne sont pas épuisées pour faire valoir le point de vue des lockoutés d’ABI. «On va continuer à faire des campagnes, possiblement au niveau mondial pour dénoncer le conflit auprès d’Alcoa. Le lock-out est une mauvaise décision qui fait perdre de l’argent aux actionnaires. C’est une usine payante quand on travaille», soutient-il.

Le député de Nicolet-Bécancour,
Donald Martel.

Pour sa part, le député de Nicolet-Bécancour, Donald Martel, qui verra les lockoutés débarquer à ses bureaux vendredi pour souligner ce triste anniversaire, s’attendait à un long conflit. «Un an? Non. Mais je sens les parties très loin l’une de l’autre encore après un an. C’est très inquiétant», a-t-il fait savoir.

Du même souffle, le représentant caquiste se dit solidaire avec les travailleurs et leurs familles, qui écopent financièrement en plus de vivre une situation «insécurisante». «Notre gouvernement, on veut être actif là-dedans, mais c’est évident qu’à la fin, ce sont les deux parties qui vont s’entendre», affirme M. Martel.

Le maire de Bécancour,
Jean-Guy Dubois.

De son côté, le maire de Bécancour, Jean-Guy Dubois, demeure surpris qu’on en soit arrivé au lock-out. «Personne ne s’y attendait. Après un an, ce n’est pas facile. Ce n’est pas un dossier politique, mais de relations de travail. Ça ne peut pas ne pas m’inquiéter. Il n’y a aucun gagnant là-dedans. J’espère qu’il va se faire un réveil des deux côtés. Un règlement serait mon cadeau de 2019», confie le premier magistrat.

Le ministre responsable de la région du Centre-du-Québec, André Lamontagne.

Pour le ministre responsable du Centre-du-Québec, André Lamontagne, «c’est une triste journée de penser que depuis douze mois, les deux parties n’ont pu en arriver à une entente pour retourner travailler».

«N’importe quel conflit de travail a des impacts sociaux, économiques et humains. On ne peut pas ne pas être sensible à cette réalité, et on ne peut pas ne pas souhaiter qu’un règlement intervienne pour hier. Un an, c’est très long. Ça demeure un conflit privé, et ça prend une volonté de négocier de part et d’autre pour qu’un conflit se règle», croit le ministre de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation.

Le professeur titulaire en relations de travail à l’UQTR, Jean-Claude Bernatchez.

Le professeur titulaire en relations de travail à l’UQTR, Jean-Claude Bernatchez, tient à rappeler l’idéologie de chacune des parties dans ce conflit: l’élargissement des droits de gérance du côté de l’employeur et le maintien des acquis pour ce qui est du syndicat.

«L’écart qui séparait les parties en novembre 2017 portait sur deux points a priori réglables: une modification du régime de retraite pour les futurs travailleurs et une valorisation de la compétence dans l’octroi des postes», explique-t-il.

À son avis, l’expérience du lock-out par l’employeur l’a fait transiter d’une stratégie de changement modéré à une stratégie de changement radical. «En clair, l’employeur joue sa dernière carte: un fonctionnement avec une demi-série de cuves qui ne saurait, tout comme le fonctionnement antérieur à 240 cuves, être pérennisé», croit le spécialiste.

Et que pense-t-il de la nouvelle stratégie du ministre Boulet? «C’est l’aveu implicite d’une impuissance après que le gouvernement du Québec eut exigé, à l’automne 2018, qu’on lui apporte une hypothèse de règlement précédé de deux dates butoirs», a-t-il conclu.