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Paule Vermot-Desroches
Le Nouvelliste
Paule Vermot-Desroches
J’ai troqué la salle de rédaction et les collègues pour deux fidèles partenaires de travail : ma grande fenêtre et mon gros Gaston.
J’ai troqué la salle de rédaction et les collègues pour deux fidèles partenaires de travail : ma grande fenêtre et mon gros Gaston.

Trouver son coin de soleil en télétravail

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CHRONIQUE / J’ai longtemps hésité à savoir où est-ce que j’allais atterrir. J’ai tout essayé. Le comptoir de la cuisine, la table de la salle à manger, le petit bureau au sous-sol, même le divan vers la fin de l’après-midi, lorsque je tombe en mode strictement rédactionnel. Mais j’ai vite compris que si c’était pour être ça pour le reste de ma vie, je voulais de la lumière.

J’ai choisi le bord de la grande fenêtre, celle qui donne sur la rue, celle qui me chauffe le côté du visage jusqu’à midi au moins. Celle qui me fait voir le monde, qui me permet de me pas me sentir toute seule.

En janvier 2020, j’ai fait mes boîtes. J’ai quitté la salle de rédaction du Nouvelliste, après 19 ans au même bureau. Notre nouveau modèle d’affaires proposait une nouvelle façon de fonctionner : le télétravail. J’ai quitté la grande salle, les collègues, et je suis partie avec 19 ans de dossiers sous le bras et un petit ordinateur portable jusque vers chez moi.

On mettait en place quelque chose de nouveau, et j’ai vite compris que je faisais des envieux. Autour de moi, ça s’émerveillait de savoir que j’aurais la chance de mettre mon poulet au four à 15 h 30 entre deux entrevues, que dans les moments plus tranquilles, j’allais clancher une petite brassée de lavage, que bien des dépenses de la vie courante seraient maintenant déductibles d’impôts...

Non mais regardez-nous maintenant!

Mars 2020, et le trois quarts du Québec a pu comprendre que le télétravail, ça n’a rien à voir avec la petite vie tranquille qu’on me dépeignait, d’opportunité de super-woman prête à faire rôtir le souper en même temps qu’on pondait le journal du lendemain.

Au Nouvelliste, l’avènement du télétravail avant tout le monde rimait avec la normalité ou presque. Dans le fond, on allait continuer de couvrir les événements, les conférences de presse, le conseil municipal, la chambre de commerce, les festivals. On allait continuer de se donner rendez-vous dans des cafés pour des entrevues, ou alors d’aller fouiner sur les lieux d’un fait divers. La seule différence, c’est qu’on ne revenait pas dans la salle de rédaction pour écrire le texte. On allait l’écrire sur le coin du comptoir à la maison.

Ah puis quand même, on avait gardé quelques places libres dans ces bureaux réaménagés pour nous donner une chance de revenir une fois de temps en temps, changer d’air un peu, voir quelques collègues, ou encore travailler dans un silence plus constructif lors des journées pédagogiques où les enfants occupent la totalité de la maison. Je m’étais promis de le faire une fois par semaine au moins. J’ai tenu ma promesse pendant quelque temps.

Mais il y a eu mars 2020.

Plus de conférences de presse, de festivals, d’événements. Plus d’entrevues en personne, tout au téléphone ou par Zoom. Plus de conseil municipal sinon en mode virtuel, en essayant du mieux possible d’obtenir des commentaires et des réactions via textos ou Messenger.

Je ne saurai jamais promettre que l’information n’en a pas été affectée, de par la plus grande difficulté de se rendre jusqu’à elle. Tout comme chacun d’entre vous, à la maison, avez dû jongler avec l’incapacité d’être aussi efficace sans avoir accès à ce dossier, cette salle de réunion, ce voisin de bureau qui savait tout sur le bout de ses doigts, ce système informatique qui plantait bien moins souvent quand on était au bureau.

Le contact humain s’est transformé en courriel et en pixels. La salle de pause est devenue le comptoir de la cuisine, où bon nombre d’entre nous avons vite trouvé la cachette à collations, et peut-être accumulé deux ou trois kilos au passage.

Cette petite robe chic que je m’étais offerte quelques mois avant de quitter le bureau, elle me regarde chaque matin avec de grands yeux tristes, tellement je n’ai plus d’occasion de la mettre. Les quatre ou cinq mêmes «kits» habituels se relaient au fil de la semaine, histoire de ne pas être inutilement chic, mais pas non plus en mou tout le temps. Comme dit souvent mon amie Anne: «Linge mou, cerveau mou». De l’importance de se botter le derrière et de s’arranger un minimum, même quand personne ne regarde.

C’est donc avec ma grande fenêtre comme amie que j’ai pu continuer d’avancer dans cette nouvelle réalité qui semblait prometteuse au départ, mais que le coronavirus a chamboulé un brin. Mon regard vers ce dehors m’aura aussi appris à m’arrêter deux secondes de temps en temps pour regarder passer la vie, la vraie. Ce couple de septuagénaires qui prend sa marche chaque jour, main dans la main, en rigolant. Ou encore le dévouement avec lequel le jeune Steven, éternel enfant dans un corps d’adulte, fait le tour du quartier avec sa pelle les jours de tempête, juste pour rendre service en déblayant les entrées de ses voisins.

Je ne vois plus mes collègues, sauf si on se lâche un coup de fil ou un Zoom de temps en temps. J’y ai par contre gagné un formidable partenaire de travail. Du haut de ses 45 livres, mon bouledogue Gaston me tient compagnie, couché à mes pieds, et aime ronfler au rythme des touches de l’ordinateur qui alignent les uns après les autres les mots du journal du lendemain. Heureux comme un prince, lui qui peut compter sur une présence humaine toute la journée.

Je sais qu’un jour, il y aura de nouveau des points de presse, des événements, bref tout plein de raison d’aller sur le terrain, autre que les bilans quotidiens des cas de COVID-19. Je sais que le virtuel foutra le camp aussi vite que ce virus aura mangé sa claque à grand coup de vaccin. Je sais que les occasions de porter ma jolie robe ne manqueront pas, à condition que la cachette à collations aille se faire voir ailleurs.

Mais si au bout de cette crise, vous savez que vous retournerez chacun retrouver vos collègues au bureau, je sais pour ma part que ma vie professionnelle à moi, elle se passera encore longtemps devant cette fenêtre. Et si mes collègues me manquent et que l’effervescence de ma salle de rédaction restera toujours un excellent souvenir, je sais aussi que je pourrai toujours jeter ce petit regard vers l’extérieur, et que le soleil continuera de me chauffer le visage jusqu’à midi. Qu’il saura me garder les deux pieds bien solides dans ce petit coin de bonheur que j’ai tricoté du mieux possible pour que le télétravail soit un peu plus doux.