Le professeur David Crête.

Suspension d'un employé pour vol de temps: l'employeur doit être clair

Les employeurs doivent être clairs avec leurs employés concernant l'utilisation d'Internet au travail et s'il y a des sanctions à prendre contre un salarié pour des motifs reliés à cet usage, celles-ci doivent être portées en fonction de l'intensité, de la fréquence et de l'amplitude de l'offense.
C'est l'opinion de Jean-Claude Bernatchez, professeur titulaire en relations de travail au département de gestion des ressources humaines de l'UQTR et arbitre de grief pour Travail Canada.
M. Bernatchez réagissait, mardi, à l'histoire de cet employé de la centrale 9-1-1 suspendu 45 jours pour avoir consulté des sites sportifs sur Internet durant les heures de travail avec les ordinateurs de la Ville de Trois-Rivières.
«Des cas comme ça, il m'arrive d'en voir», dit-il. «D'abord, au travail, un employé a le droit de faire des erreurs», plaide le professeur Bernatchez. «Quand je dis intensité, fréquence et amplitude, ça veut dire que si un salarié va 10 ou 15 minutes sur Internet voir un site et que ce n'est pas lié à son travail, un employeur ne gagnera pas un congédiement là-dessus», explique-t-il. «Là aussi s'applique la règle des mesures disciplinaires graduelles donc avis verbal, avis écrit et suspension de courte durée si le comportement ne se corrige pas», dit-il.
D'autre part, nuance-t-il, si les recherches de l'employé sur Internet ne sont liées ni directement, ni indirectement à son travail, «il se place dans une condition où il pourrait être victime de mesures disciplinaires parce qu'il ne répond pas aux exigences de son contrat de travail», ajoute le spécialiste.
David Crête, professeur à l'École de gestion de l'UQTR estime de son côté que tout n'est pas noir ou blanc dans ce genre d'affaire. «On peut difficilement trancher ça au couteau», dit-il.
«Pour un employé qui n'a pas assez de travail ou qui a trop de travail, aller sur le Web de temps en temps peut être bénéfique pour sa productivité», fait-il valoir.
Mais l'équilibre est difficile à trouver, nuance-t-il. «Beaucoup d'organisations trouvent qu'il y a une baisse de productivité depuis que le Web est devenu aussi facilement accessible et les gens ont développé des habitudes sur le Web», fait-il valoir.
Le professeur Crête indique que certaines analyses démontrent que les gens «passent six heures par semaine en moyenne au boulot sur Internet pour des trucs personnels».
Éliminer ce phénomène «est une tâche presque impossible», estime-t-il, parce qu'on «peut inclure dans ça les traits de personnalité qui ont davantage besoin d'interaction dans leur journée, qui ont davantage besoin de s'informer. Quelqu'un d'extraverti risque, dans le jour, d'aller sur Facebook, d'aller voir ses courriels personnels. C'est le trait de personnalité qui va le pousser vers le Web, mais ça ne veut pas dire que ça va causer nécessairement une baisse de productivité», analyse-t-il.
Le professeur Crête estime que c'est donc une bonne chose pour une entreprise d'avoir une politique claire à ce sujet. La Ville de Trois-Rivières, par exemple, possède une politique sur l'utilisation du patrimoine informatique.
«Ça prend un règlement clair», renchérit Jean-Claude Bernatchez, car «si son objectif était de rechercher des choses, même indirectement liées à son emploi, qui pourraient être utiles à son emploi, je tiendrais compte de cela», résume pour sa part le professeur Bernatchez.
Il faut donc que la politique de l'entreprise soit claire et que s'il y a des abus, l'employeur agisse. «Il y a une portion qui revient à l'organisation ou aux ressources humaines. On ne peut pas accepter de grandes baisses de productivité», fait le professeur Crête.
«Beaucoup d'organisations ont connu des baisses de productivité importantes. J'ai déjà vu des chiffres, aux États-Unis, où l'on parlait de milliards $ de pertes qui étaient dues au cyberloafing (cyberflânage)», dit-il.
En contrepartie, «certaines études nous disent qu'un employé qui fait bien son travail, s'il va passer un peu de temps sur Internet sur les heures de travail, ce n'est pas nécessairement négatif. C'est quand c'est abusif que ça devient problématique», fait valoir David Crête. «La première chose, c'est que les politiques soient claires et que s'il y a une baisse de productivité à cause de ça, que les employés soient sensibilisés», explique le professeur Crête.