L’entrepreneur Louis-Philippe Noël.
L’entrepreneur Louis-Philippe Noël.

Apprendre à la dure: les péripéties de la vente de l’entreprise de Louis-Philippe Noël

Pierre Théroux
Collaboration spéciale
InnVue connaissait une croissance rapide. L’entreprise de Québec s’était même hissée en 2012 au deuxième rang du palmarès annuel des leaders de la croissance du Québec du magazine L’actualité et dans le top 50 du classement de Canadian Business, et ce, grâce au développement de sa plateforme interactive de divertissement et d’information offerte sur les écrans de télévision de quelque 45 000 chambres d’hôtel en Amérique du Nord.

Mais l’entreprise a ensuite plafonné. «On avait atteint nos limites. Nos revenus se sont maintenus au même niveau pendant 2-3 ans, et on avait des difficultés à l’amener à un autre stade de croissance», raconte Louis-Philippe Noël, qui avait lancé InnVue en 2004, à l’âge de 24 ans.

L’entrepreneur songe alors à vendre l’entreprise. «Je voulais m’entourer de gens d’expérience qui apporteraient leur expertise pour pousser notre développement encore plus loin, particulièrement à l’international, et non pas un investisseur qui injecterait seulement des capitaux dans l’entreprise», explique M. Noël.

Éviter le piège à ours

L’entreprise, sans trop chercher activement, a d’abord reçu deux offres d’achat. Des offres qui se sont avérées infructueuses et lui auront laissé un goût amer. La première venait d’une firme de consultants qui lui offrait de revamper l’entreprise, grâce à ses services-conseils et en échange de 20 % de la valeur de l’entreprise, afin de pouvoir la vendre à un plus gros joueur de l’industrie.

Le hic: «J’ai fait l’erreur de conclure une entente verbale alors que la firme a voulu en changer les termes en cours de route», souligne M. Noël, en ajoutant avoir perdu de l’argent et beaucoup de temps et d’énergie avant de mettre fin à cette aventure.

«Les vendeurs tombent souvent dans le piège de parler à un seul acheteur. Ils risquent de ne pas savoir si c’est le bon et l’acquéreur aura le gros bout du bâton pour déterminer le prix et l’échéance. Il aura tout intérêt à retarder la transaction. En passant plus de temps à s’occuper de la transaction plutôt que de son entreprise, le propriétaire risque de voir ses affaires décliner et sa valeur baisser, en plus de céder à l’usure», note Marc-Vincent Bobée, expert en vente d’entreprise et cofondateur avec Richard Cantin de la firme GB2C.

L’autre offre est venue d’une startup montréalaise qui avait développé une technologie complémentaire à celle d’InnVue et complété une importante ronde de financement. Le processus de vente était déjà très avancé et la vérification diligente complétée lorsque Louis-Philippe Noël a appris que la compagnie avait flambé la quasi-totalité du financement obtenu et n’aurait pas l’argent pour réaliser l’acquisition. Encore là, «ça été une perte de temps de plusieurs mois et je me retrouvais à nouveau à la case départ», déplore-t-il.

Dans les mains d’une spécialiste

La malchance a tourné quand le jeune entrepreneur a été mis en contact avec une courtière spécialisée en vente d’entreprise. «Engager un expert, c’est le meilleur conseil que je pourrais donner. Ça m’a permis de me concentrer uniquement sur le développement de l’entreprise et sa gestion au quotidien, pendant qu’une autre personne s’occupait de rencontrer des acheteurs et négocier la transaction», indique M. Noël qui a également profité de conseils judicieux de la part de l’avocat et du comptable engagés par InnVue.

L’entreprise a finalement été vendue en 2015 à une société japonaise spécialisée dans les solutions de voyage et de tourisme qui, à la suite d’une série d’autres acquisitions, était également présente à New York, Bangkok et Singapour.

«Ça nous donnait accès à des produits complémentaires qui nous permettaient d’intégrer les applications mobiles dans notre technologie et d’étendre davantage notre marché à l’international», explique Louis-Philippe Noël.

L’avenir s’est toutefois avéré moins rose. La société japonaise a placé à la tête de ce regroupement d’entreprises «un gestionnaire basé à Singapour qui ne croyait pas en notre technologie et a décidé de fermer le bureau de New York et ainsi mettre un terme aux possibilités de croissance aux États-Unis», explique M. Noël qui a quitté l’entreprise en 2017.

Après une pause de plusieurs mois, Louis-Philippe Noël vient de lancer une nouvelle entreprise, Biotwin, qui entend utiliser l’intelligence artificielle pour la détection et la prévention de certaines maladies. Nul doute qu’il ne fera pas les mêmes erreurs s’il souhaite la vendre un jour!

+

L'art de vendre son entreprise 

1) La Floride… pour plus tard. La vente d’une entreprise est un exercice souvent mésestimé. «Le propriétaire qui souhaite vendre et aller s’étendre au soleil le plus vite possible doit prévoir au moins un an pour le processus d’achat et une autre période d’environ un an pour assumer la transition», souligne Marc-Vincent Bobée.

2) Le bon acheteur. «Le réflexe normal, s’il n’y a pas de relève familiale ou parmi l’équipe de gestion, est de se tourner vers des concurrents. Mais il y a d’autres possibilités, comme des fournisseurs ou même des clients. Il existe aussi des banques d’acquéreurs et des fonds d’investissement», indique Richard Cantin, en précisant qu’il faut dresser une liste initiale d’une quinzaine d’acheteurs.

3) La règle du 80-20. «La vente d’une petite entreprise est souvent très émotive. Contrairement à des méga transactions, qui impliquent seulement des équipes légales et financières, l’aspect humain compte pour 80 %, le reste pour 20 %. Les propriétaires de PME vont généralement vouloir un acheteur qui incarne les mêmes valeurs et qui a à cœur l’avenir non seulement de l’entreprise, mais aussi des employés qui ont contribué à la bâtir», constate Richard Cantin.

En collaboration avec l’École d’Entrepreneurship de Beauce et le Groupement des chefs d’entreprise