Joël Fournier est président et chef de la technologie chez Alliance Magnésium, fondée en 2012.
Joël Fournier est président et chef de la technologie chez Alliance Magnésium, fondée en 2012.

Alliance Magnésium fait circuler l’économie

Pierre Théroux
Collaboration spéciale
Pendant plus de 100 ans, l’ancienne mine d’amiante Jeffrey a généré des montagnes de quelque 400 millions de tonnes de résidus miniers dans la région d’Asbestos. Une vraie mine d’or pour Alliance Magnésium qui s’apprête maintenant à les transformer en lingots de magnésium, alors que la demande est en forte croissance, principalement dans les industries du transport et de l’aluminium.

Alliance Magnésium fait même d’une pierre deux coups. Elle recyclera non seulement d’immenses quantités de déchets accumulés pendant des décennies d’extraction, mais sa technologie de transformation par un procédé d’hydrométallurgie et d’électrolyse plus propre permettra aussi de réduire les émissions de gaz à effet de serre (GES) de 83 % en moyenne par rapport au procédé traditionnel utilisé par les concurrents internationaux, essentiellement chinois.

« Nous allons produire un métal nettement plus vert, ce qui répond à une volonté accrue d’un grand nombre d’entreprises de réduire l’empreinte environnementale de leurs produits», souligne le fondateur Joël Fournier, président et chef de la technologie de cette entreprise lancée en 2012, dont le modèle d’affaires repose sur le développement durable et l’économie circulaire.

«Avant, les entreprises voyaient la prise en compte des aspects environnementaux comme une contrainte qui engendrait des coûts supplémentaires. Aujourd’hui, elles y voient une raison d’être pour assurer leur développement, mais aussi celui de la société», constate Alain Webster, professeur en économie de l’environnement à l’École de gestion de l’Université de Sherbrooke.

Concurrencer les Chinois

En fait, Alliance Magnésium n’aurait jamais vu le jour si l’entreprise s’était lancée dans la production de magnésium avec la méthode thermique très énergivore et polluante utilisée en Chine.

«Notre projet n’aurait certainement pas reçu l’appui des gouvernements et des financiers», affirme Joël Fournier.

Alain Webster fait écho à ses propos. «Le secteur financier intègre de plus en plus les critères ESG dans l’analyse de ses dossiers d’investissement», souligne-t-il.

Alliance Magnésium entend d’ailleurs rivaliser avec la Chine, qui génère l’essentiel de la production mondiale de magnésium, mais en émettant plus de 26 tonnes de gaz à effet de serre par tonne de magnésium produit.

Des ventes… sans usine

Entre-temps, l’entreprise a amorcé le printemps dernier la construction de son usine de démonstration commerciale, ce qui a nécessité des investissements de 145 millions $. L’usine, qui devrait fabriquer ses premiers lingots de magnésium à partir d’avril 2021, aura d’abord une capacité de production annuelle de 18 000 tonnes.

Or, cette production initiale est déjà vendue à un courtier dont les clients sont des entreprises du secteur des transports et de l’aluminium. L’industrie des transports s’intéresse de plus en plus au magnésium pour la fabrication de pièces, afin d’alléger le poids des véhicules. Ce métal est aussi utilisé dans les alliages d’aluminium.

Le magnésium produit par Alliance Magnésium devient «un matériau de choix pour les grands constructeurs de l’automobile et des géants comme Rio Tinto qui veulent réduire leur empreinte carbone et offrir des produits plus verts», fait valoir Joël Fournier.

La PME entend aussi valoriser la silice et le nickel qui se retrouvent dans les tonnes de résidus miniers. La silice serait utilisée dans la fabrication de béton, encore là pour atténuer l’impact environnemental de sa fabrication, tandis que le nickel est employé pour la conception de batteries au lithium.

Alliance Magnésium produira initialement du magnésium à partir de matériaux recyclés provenant notamment des industries de l’électronique et des transports. Puis, elle s’attaquera aux montagnes de résidus pour y puiser sa propre matière première et en faire des lingots de magnésium. L’entreprise prévoit accroître graduellement sa production annuelle à 50 000 tonnes, dont 35 000 tonnes de métal primaire et 15 000 tonnes de métal secondaire issues de matériaux recyclés. À terme, elle emploiera quelque 250 personnes.

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Pourquoi et comment devenir écoresponsable?

1) Avantage concurrentiel. «Les consommateurs ont de nouvelles attentes et exigences envers les entreprises pour qu’elles leur offrent des produits qui répondent aux critères ESG et à leurs valeurs personnelles», note Jean-Sébastien Trudel, expert-conseil en développement durable à la Chambre de commerce et d’industrie de Laval. «Les clients favorisent de plus en plus des entreprises qui se préoccupent des enjeux environnementaux», renchérit Alain Webster.

2) Recrutement et rétention d’employés. «Dans un contexte de pénurie de main-d’oeuvre, les organisations qui ont mis en place des mesures de développement durable réussissent plus facilement à recruter et à retenir des employés, particulièrement chez les plus jeunes», note Jean-Sébastien Trudel.

3) Un pas à la fois. L’adoption de pratiques en développement durable se fait par étape, indique Jean-Sébastien Trudel. «Il faut d’abord poser de petits gestes, comme implanter des bacs de compostage ou récompenser les employés qui viennent travailler à vélo. Ça n’aura pas le plus grand impact sur les changements climatiques, mais ça donnera un grand pouvoir de rassemblement et d’adhésion dans l’entreprise qui, ensuite, pourra s’engager dans une réflexion plus stratégique.»

En collaboration avec l’École d’Entrepreneurship de Beauce et le Groupement des chefs d’entreprise