Annie Tremblay et Nicolas Bernard sont les propriétaires de la Seigneurie du Triton.
Annie Tremblay et Nicolas Bernard sont les propriétaires de la Seigneurie du Triton.

Pourvoiries: «Présentement, c’est le néant»

LA TUQUE — En temps normal, les pourvoyeurs se croiseraient les doigts pour que les lacs soient calés à temps pour l’arrivée des amateurs de pêche. Actuellement, on se croise plutôt les doigts très fort pour être capable de lancer la saison ou du moins de savoir à quoi s’en tenir. Les pourvoyeurs réclament des réponses à leurs questions.

«Les glaces cette année, c’est le dernier de nos soucis. […] C’est une crise, qui est complètement sans précédent, qui va faire mal à l’industrie de la pourvoirie et l’industrie touristique dans son ensemble», estime Nicolas Bernard de la Seigneurie du Triton.

Le souhait des pourvoiries, c’est de savoir quand ils pourront recevoir des clients à nouveau. Ils veulent une date, un plan, quelque chose sur quoi se raccrocher plutôt que de nager dans le néant alors qu’ils devraient être en train de célébrer le début de saison.

«On veut juste rattraper une partie de la saison, si on est capable d’ouvrir. On est sans nouvelle, sans calendrier, dans une zone grise. Ça fait de plus en plus mal parce qu’on ne sait pas à quoi s’attendre. On a besoin d’une date. Si on nous dit qu’on pourra ouvrir le 1er juillet, eh bien au moins on saura et on va être capable de se préparer et de planifier. Là, c’est impossible», déplore M. Bernard.

L’Association des pourvoiries de la Mauricie, qui représente une cinquantaine de pourvoiries, pense que des réponses pourraient venir d’ici quelques jours.

«Il n’y a pas d’annonce encore, mais on sait que ça avance. On s’attend à ce que ça bouge cette semaine. Par contre, on ne sait pas ce que ce sera (comme mesures). Avec la Fédération des pourvoiries du Québec, on a soumis un protocole sanitaire à la Santé publique. On est en attente de commentaires sous peu. J’ai confiance en notre plan, on sait qu’on est capable d’ouvrir de façon sécuritaire», souligne Bruno Caron, propriétaire de la pourvoirie Waban-Aki et président de l’Association des pourvoiries de la Mauricie.

À la pourvoirie Lac Dumoulin, le copropriétaire Dany Frigon ne se fait pas d’idées. Peu importe le scénario, la saison sera difficilement récupérable.

«Présentement, c’est le néant. Il y a beaucoup de stress, on n’a aucune ligne directrice. C’est impossible de se faire des plans. On peut juste attendre et être stressés. […] De me faire dire qu’il n’y aura tout simplement pas de saison, ce serait mieux que de me laisser dans le néant aussi longtemps. C’est difficile être deux mois sans pouvoir faire de plans, sans pouvoir faire de préparation», lance-t-il.

«On a un minimum de dix jours de préparation à faire. On sait qu’en partant, on a deux semaines de perte devant nous. Le train va passer vite», ajoute-t-il.

L’industrie de la pourvoirie et du tourisme représente un important secteur de l’activité économique de la Haute-Mauricie. Les pertes seront significatives pour plusieurs.

«On n’a même pas espoir d’atteindre la moitié de notre chiffre d’affaires prévu, et ce, peu importe les scénarios», estime Dany Frigon.

«On est en train de perdre notre saison de pêche en ce moment. La pêche devait commencer là, tout de suite. On ne sait pas quand la clientèle européenne va arriver et elle ne sera certainement pas au rendez-vous cette saison. On se retrouve avec des pertes majeures qui vont représenter peut-être 80 % de nos revenus habituels», soutient Nicolas Bernard.

On ne se met quand même pas la tête dans le sable, l’absence de visiteurs de l’extérieur du pays fera très mal à plusieurs pourvoyeurs. La semaine dernière, le Club Odanak a d’ailleurs annoncé qu’il n’ouvrirait pas ses portes avant le mois de septembre.

Bruno Caron est président de l’Association des pourvoiries de la Mauricie et propriétaire de la pourvoirie Waban-Aki avec Katerine LeCavalier.

«Ces pertes-là ne pourront pas être récupérées et ce sont des pertes importantes», note M. Caron.

Dans certains cas toutefois, on garde espoir et on essaie de rester positif. Les pourvoyeurs affirment que les clients sont particulièrement compréhensifs à la situation actuelle et on sent également qu’ils sont prêts à revenir en pourvoirie.

«Si on arrive à ouvrir, on va pouvoir s’en tirer un peu, mais si on ne peut pas ouvrir du tout, c’est là que ça va devenir difficile pour plusieurs pourvoiries», note Bruno Caron.

L’Association des pourvoiries de la Mauricie assure que l’industrie est prête à mettre en place les mesures sanitaires et de distanciation sociale nécessaires. Du nettoyage des embarcations à l’accueil des clients en passant par la désinfection des chalets et même la réduction de la vaisselle dans les chalets.

«Les pourvoyeurs sont des éternels positifs. [...] On nettoie nos sentiers, on peinture, on démarre notre jardin, on nettoie nos frayères, on met en place les équipements sanitaires partout. On veut être prêt quand le jour J va arriver. On va être prêt et le Triton va être plus beau que jamais. Tous les pourvoyeurs travaillent dans ce sens-là, je crois», souligne Nicolas Bernard.

Étirer la saison?

Une des mesures que demandent les pourvoyeurs, c’est d’étirer la saison de la pêche jusqu’à l’automne. On pense que cela pourrait permettre de reprendre une partie du temps perdu.

«On a fait des demandes aussi pour la chasse à l’ours. Si la saison commence plus tard, on aimerait avoir quand même nos six semaines d’opérations. Encore là, on est en attente de réponses […] Ça pourrait permettre à certains pourvoyeurs de se rattraper un peu», pense le président de l’Association des pourvoiries de la Mauricie.

Les propriétaires de pourvoiries pensent également aux pisciculteurs qui subissent aussi les contrecoups.

«Ils sont pris avec des poissons qu’ils ne peuvent pas sortir si les pourvoyeurs n’ouvrent pas. Les poissons qu’on devrait mettre dans nos lacs sont en attente», note Nicolas Bernard.

Séduire les Québécois

La Seigneurie du Triton a revisité son offre touristique et ses forfaits afin d’attirer davantage de Québécois chez eux, dès que ce sera possible. On souhaite que la population locale, régionale et provinciale fasse partie de la solution.

«Un voyage au Triton, c’est un voyage sans passeport, sans décalage horaire, et un dépaysement total à côté de chez soi», insiste Nicolas Bernard.

«Il y a beaucoup de gens qui nous connaissent, mais qui ne nous ont jamais visités. On connaît plus les destinations à Cuba et au Mexique que les destinations autour de nous. L’année 2020, on espère, sera l’année de la découverte de nos auberges, de nos territoires québécois, etc. On peut faire vivre aux clients des voyages uniques comme s’ils allaient en dehors des frontières autant au niveau de l’accueil que de la gastronomie, que du service, de l’authenticité», ajoute-t-il.

Dany Frigon, pour sa part, évalue un autre plan dans une tout autre optique. Un plan qu’il voudrait soumettre à l’Association des pourvoiries.

Karine Garceau et Dany Frigon sont propriétaires de la pourvoirie Lac Dumoulin.

«Les pourvoyeurs ont très peu de temps et de ressources pour s’occuper de leur territoire. Pourquoi est-ce qu’on ne profiterait pas de cette période de tranquillité pour donner le pouvoir et les ressources nécessaires aux pourvoiries pour investir dans la revitalisation de nos forêts publiques», se questionne-t-il.