Francis Langlois, membre externe de la Chaire Raoul-Dandurand.

Nouvel ALÉNA: «C’est quasiment un cauchemar»

TROIS-RIVIÈRES — Alors que le premier ministre du Canada, Justin Trudeau, affirmait lundi avoir sauvé la gestion de l’offre dans le nouvel accord de libre-échange survenu dimanche soir, le président des Producteurs de lait du Canada, Pierre Lampron, n’était pas du tout de cet avis. «C’est quasiment un cauchemar», dit-il.

Ce producteur de lait biologique de Saint-Boniface explique que cet accord représente en effet une perte qui s’ajoute à celles qui ont été essuyées par les producteurs de lait avec l’Accord économique et commercial global entre le Canada et l’Union européenne et avec l’Accord de partenariat transpacifique. L’ensemble de ces pertes sont évaluées entre 29 000 $ et 33 000 $ par ferme laitière.

Selon Pierre Lampron, l’ajout du nouvel Accord de libre-échange États-Unis-Canada-Mexique entériné en fin de semaine, fait en sorte que 10 % de la production laitière, au total, ne sera plus entre les mains des producteurs canadiens, et ce, au profit des Américains.

Pierre Lampron ajoute que le nouvel ALÉNA prive aussi les producteurs d’une clause qui leur permettait d’exporter leur surplus de protéines de lait. «Ce sont des revenus de moins pour nous», dit-il en précisant que beaucoup de producteurs songent maintenant à ne plus investir dans leur ferme.

Les producteurs n’ont toutefois pas dit leur dernier mot, semble-t-il. Parmi les actions envisagées, il pourrait y avoir une campagne de sensibilisation du public sur l’importance d’acheter canadien.

Pierre Lampron, président des Producteurs de lait du Canada et producteur à Saint-Boniface, en Mauricie.

C’est une idée que partage Francis Langlois, membre externe de la Chaire Raoul-Dandurand et professeur au Cégep de Trois-Rivières. «Le gouvernement devrait aider et acheter des morceaux de quotas», suggère-t-il aussi.

Le lait qui provient des États-Unis «n’a rien à voir» avec celui qui est produit au Canada, prévient-il. Les méthodes de productions sont différentes et la grosseur des élevages représente elle aussi un monde de différence. «La taille moyenne d’une ferme, aux États-Unis, c’est des centaines de fois plus gros que la taille moyenne d’une ferme ici, au Québec. C’est la grande industrie. La qualité du lait, je ne sais pas, mais le traitement des animaux, ça, c’est autre chose», laisse-t-il entendre.

«Ce qui est terrible, dans tout ça, c’est que les quotas de lait que les producteurs achètent perdent de la valeur», déplore-t-il.

Francis Langlois rappelle que les Américains «se sont chicanés avec tout le monde et il y a des quotas qui ont été imposés par la Chine sur plein de produits américains», dit-il. «Ça a eu un impact très fort. Il fallait que le président américain gagne quelque chose, arrive avec un bout de papier.» Ce bout de papier, c’est le nouvel ALÉNA.

Selon M. Langlois, les républicains ne peuvent pas se vanter d’avoir fait des baisses d’impôt «parce que tout le monde est d’accord pour dire que ce sont des baisses d’impôt pour les riches. Il fallait absolument qu’ils trouvent quelque chose qui allait faire plaisir à une base électorale qui a été payante, c’est-à-dire à la fois les cols bleus en Pennsylvanie, au Wisconsin, au Michigan et aussi des agriculteurs qui ont voté pour lui», dit-il. Or, ces endroits ont tous été affectés par une petite crise économique, en 2015. «Il est allé chercher quelque chose qui leur a fait plaisir, à ces gens-là», fait-il valoir.

Ici, dit-il, «c’est clair que les producteurs ne sont pas heureux» de cette nouvelle entente. La gestion de l’offre «est tranquillement en train de prendre le bord», constate-t-il. Or, «la gestion de l’offre, c’est notre gagne-pain», plaide Pierre Lampron.

Selon les Producteurs laitiers du Canada, pas moins de 221 000 familles vivent de l’industrie laitière, au pays, dont 5473 familles au Québec. La production et la transformation laitière génèrent quelque 83 000 emplois directs au Québec et contribue à hauteur de 6,2 milliards $ au produit intérieur brut tout en entraînant des retombées fiscales de 1,3 milliard $, dont 678 M $ au fédéral et 454 M $ au provincial. La gestion de l’offre permet d’assurer un équilibre entre l’offre et la demande.