David Crête, professeur en marketing à l’Université du Québec à Trois-Rivières, était l’un des conférenciers invités au Colloque TI 2018 présenté au DigiHub, jeudi.

N’enterrez pas trop vite l’industrie traditionnelle!

SHAWINIGAN — Il fallait bien assister à un colloque sur les technologies de l’information pour entendre un conférencier prévenir son auditoire de ne pas enterrer trop vite l’industrie traditionnelle, particulièrement dans le milieu du commerce de détail. David Crête, professeur en marketing à l’école de gestion de l’Université du Québec à Trois-Rivières, voit encore les deux univers cohabiter parce que les consommateurs recherchent toujours certaines expériences que le monde numérique ne peut leur procurer.

La septième édition du Colloque TI était présentée jeudi, au DigiHub de Shawinigan. Pas moins de 160 personnes ont participé aux nombreuses conférences offertes pendant la journée sur la transformation numérique, l’évolution du véhicule autonome, l’entreprise immersive, la révolution robotique, la cybersécurité ou la fameuse blockchain, par exemple. En fin de journée, M. Crête devait remplacer au pied levé Guillaume Huard, dont la conférence devait porter sur les tendances numériques de l’année. Il a profité de sa tribune pour apporter un éclairage différent aux inconditionnels des nouvelles technologies.

«Nous avons annoncé la mort de tellement de choses!», rappelle-t-il, citant notamment l’exemple des... journaux. «Quand j’entends ça, le poil me hérisse! Nous sommes dans un univers où on combine les deux. Combien de fois a-t-on annoncé la mort du commerce de détail traditionnel, en disant que le web allait tout prendre? Au Canada, les gens dépensent entre 30 et 35 milliards $ en ligne. Dans son ensemble, le commerce de détail, c’est 300 milliards $ en revenus. Il y a donc encore du monde dans les centres commerciaux, chez Costco, chez Wal-Mart...»

«Le discours ambiant, c’est que le web est en train de prendre toute la place», ajoute M. Crête. «Il faut regarder ça avec un peu de recul. Si Amazon fait des incursions dans le commerce traditionnel, c’est qu’au plan stratégique, il voit des avantages.»

Dans le commerce de détail, cette urgence de vendre en ligne met parfois beaucoup de pression sur de petites entreprises qui n’ont parfois ni le temps, ni les ressources pour y répondre. Au cours de sa conférence, M. Crête a cité la stratégie de la boutique Rien ne se perd, tout se crée, à Saint-Sévère. Bien qu’elle possède un site transactionnel complet, elle a inauguré, en décembre, un atelier-boutique qui attire l’attention, en misant sur l’expérience des sens et la proximité d’autres attractions telles que la ferme Passion Lavande et le Domaine & Vins Gélinas.

Les centaines de milliers de dollars investis dans la rénovation de la Maison Simons à Québec ou de nombreux magasins Sports Experts à travers la province lui amènent également de l’eau au moulin. En fait, la technologie peut servir de support pour bonifier l’expérience du commerce ou du bien traditionnel, comme le livre. Mais compléter ne signifie pas remplacer.

«Je serais incapable d’arriver en conférence et de dire que le numérique, il n’y a que ça», souligne M. Crête. «La réalité ne nous montre pas ça. Peut-être que dans cinq ou dix ans, le portrait aura changé. Mais aujourd’hui, ma lecture est celle que j’exprime.»

Une collègue qui assistait à la même conférence partageait cette analyse.

«Prenons notre souffle un peu, gérons les préoccupations qui sont généralement d’un autre ordre que technologiques», propose Claudia Pelletier, professeure en systèmes d’information au département de marketing de l’UQTR.

«La transformation numérique, ce n’est pas gérer la tendance. Vos préoccupations sont probablement d’ordre organisationnel ou de gestion. Après ça, servez-vous de la technologie pour répondre à cette préoccupation. C’est stressant pour un entrepreneur en ce moment. Une journée, c’est l’industrie 4.0, le lendemain, c’est le transactionnel, après, c’est l’intelligence artificielle, la blockchain, le big data... Dégageons-nous de cette idée que c’est la technologie qui mène. Ce n’est pas vrai que tout le monde est pareil et que tout le monde doit prendre la même approche.»

Grand public
Stéphanie Austin, professeure titulaire en comportement organisationnel et chercheuse associée à l’Institut de recherche sur les PME à l’UQTR, présentait une conférence qui s’attardait au bien-être au travail. Bien que beaucoup de recherche reste à faire dans le milieu spécifique des technologies de l’information, ses lectures lui suggèrent que la pression pour augmenter la productivité envahit aussi ce domaine. Elle croit qu’il s’agit d’un univers à risque pour l’épuisement professionnel, surtout que l’écran contamine souvent les individus bien au-delà de leur horaire professionnel. Comme dans le monde du travail en général, Mme Austin estime que la latitude donnée aux employés contribue généralement à améliorer leur sentiment de bien-être.

Philippe Nadeau, directeur général du DigiHub, reconnaît que la programmation de ce colloque ratisse de plus en plus large avec les années.

«Nous avions des conférences plus tournées vers les programmeurs, un autre volet plus technique, comme la sécurité informatique», énumère-t-il. «Tout le monde trouvait son compte. Au début, le colloque était plus tourné vers le côté technique, avec des séminaires où les gens venaient apprendre des choses. Nous avons voulu être plus grand public.»

C’est l’entrepreneur qui compte

On serait tenté de croire qu’avec l’explosion du monde numérique et des infinies possibilités qu’il offre en terme d’innovation, la tâche de l’investisseur se complexifie pour évaluer les projets. Pas du tout, réplique François Gilbert, président-directeur général d’Anges Québec, puisqu’à travers les cycles, c’est toujours l’entrepreneur qui compte.

Le dirigeant assumait la conférence d’ouverture du Colloque TI 2018 présenté au DigiHub, jeudi. Son propos portait notamment sur les pièges qui guettent les entrepreneurs et les qualités recherchées par les anges financiers quand vient le temps d’analyser un projet. 

«Vous passez des dizaines, des centaines d’heures à travailler sur votre plan d’affaires, dont on sait qu’il ne se réalisera pas de toute façon», laisse-t-il tomber. «Vous allez souvent passer très peu d’heures à travailler sur vous-même. Allez chercher ces qualités. Le message est simple: ne travaillez pas seulement sur la façon de définir un plan d’affaires pour votre organisation, mais avant tout, travaillez sur vous, pour être un bon entrepreneur. Si vous êtes un bon entrepreneur et que votre projet ne fonctionne pas, vous allez en trouver un autre.»

Anges Québec est un organisme à but non lucratif qui regroupe quelque 230 parrains financiers qui ont investi 65 millions $ dans 165 entreprises depuis neuf ans. 

Au fil des années, M. Gilbert observe que l’un des plus importants problèmes concerne les projets qui sortent des sentiers battus... mais qui ne trouveront jamais de marché. Pour lui, il s’agit de la question fondamentale lorsqu’une demande atterri sur son bureau. 

«Si vous ne pouvez pas répondre à la question sur le besoin, vous n’aurez pas mon argent!», laisse-t-il tomber.

L’autre question centrale porte sur la valeur de l’entrepreneur. Sa capacité d’adaptation sera inévitablement testée, puisque le plan d’affaires initial est souvent relégué aux oubliettes. 

Des qualités comme la détermination, la persévérance, la vision, l’attitude positive pèsent aussi dans la balance. L’ensemble de ces facteurs déterminera la valeur de l’entrepreneur et M. Gilbert estime qu’il s’agit du meilleur guide pour des investisseurs. 

Voilà pourquoi il n’est pas trop insécurisé par le complexe domaine des nouvelles technologies, d’où les idées les plus éclatées peuvent émerger. Il garde le cap sur l’essentiel.

«C’est toujours la même chose, mais il faut dire aussi que j’ai plus de facilité à évaluer les entrepreneurs que j’en ai déjà eu!», sourit-il.

M. Gilbert n’était pas en mesure d’estimer la valeur des investissements d’Anges Québec en Mauricie, mais il glisse qu’en région, ça reste plus compliqué.

«Il y a moins d’ouverture à céder une partie du capital», observe-t-il. «C’est probablement parce qu’il y a plus de prêts ou de subventions accessibles en région que dans les grands centres.»