Étienne St-Jean, professeur au Département de management de l’École de gestion de l’UQTR
Étienne St-Jean, professeur au Département de management de l’École de gestion de l’UQTR

Maintenir sa santé financière... et psychologique

TROIS-RIVIÈRES — « Le plus grand défi pour les gens d’affaires sera de garder la tête hors de l’eau et de faire preuve de résilience. La personne responsable de l’entreprise doit maintenir sa santé physique et psychologique en période de crise ».

Voilà la conviction du professeur au Département de management de l’École de gestion de l’UQTR, Étienne St-Jean, alors que «l’incertitude force un très grand nombre d’entreprises à naviguer à vue et à s’adapter quotidiennement».

Or, il s’apprête justement à lancer des travaux de recherche sur la santé psychologique des entrepreneurs et comment la gestion de la crise peut les affecter.

« C’est l’une des choses qui m’inquiètent le plus. C’est sûr qu’à court terme, quand tu fais face à la survie de ton entreprise, tu ne te poses pas la question à savoir si tu es en forme. Tu te lèves le matin et tu cherches des solutions parce que tu n’as pas le choix. Mais à plus ou moins moyen terme, la tendance qu’ont les entrepreneurs à dire que tout va bien et à ne pas vivre les émotions réellement comme ils les sentent a des effets super néfastes sur le burn-out », affirme-t-il.

D’ailleurs, dans une précédente enquête, M. St-Jean avait constaté que quelques entrepreneurs étaient déjà en situation de burn-out à plus ou moins moyen terme sur quelques mois. «C’est sûr que ça risque d’être tough pour ces gens-là dès que la poussière va retomber», appréhende le spécialiste.

Surtout qu’en période de crise, l’entrepreneur cherche plutôt à travailler davantage. «Parfois, c’est un peu comme pelleter de la neige devant soi. Si tu n’as pas déblayé ta cour, tu en as encore plus à déblayer un peu plus loin. Tu es mieux parfois de dire: je prends off, je prends soin de moi. Ça va être peut-être moins productif à super court terme, mais ça va me permettre justement d’avoir des meilleures décisions, d’être capable d’être plus efficace le lendemain», suggère-t-il.

Par ailleurs, selon le président de ST Marketing, Sylvain Tessier, le contexte actuel pousse certains de ses clients de longue date à repousser d’un an la retraite qu’ils envisageaient cette année au sein de leurs organisations.

«Et il y en a d’autres pour qui la diminution de la valeur de leur entreprise, causée par la perte de la clientèle et du chiffre d’affaires, va avoir un impact de stress», soulève celui qui compte d’ailleurs parmi sa clientèle un cas potentiel de vente d’entreprise qui risque d’être impactée.

Sylvain Tessier, président de ST Marketing et conseiller senior en stratégies de croissance et pérennité.

C’est sans compter que l’entrepreneur doit composer avec la loi «implacable» de l’offre et de la demande. «Le volume de la demande, les capacités de payer, la précipitation ou le report de dépenses, voilà ce qui sera le plus grand choc au niveau de l’offre», croit-il.

Et pour ceux qui parlent d’un éventuel retour à la normale, celui-ci pose plutôt la question suivante: «étions-nous dans la normalité ou plutôt dans un ballon hyper gonflé comme le niveau de dettes effarant de trop grand nombre de ménages?»

«De cette crise dont on ne sait la précision, sinon l’importance des impacts, on doit retenir que la saine gestion permet de nager en eaux troubles», déclare M. Tessier.

«Si ça fait longtemps qu’ils pensent à implanter ou à améliorer certaines choses dans leur entreprise, ils viennent de s’apercevoir que c’était vraiment important. Il y en a qui cherche les revenus, mais ils n’ont pas autant l’obsession de la profitabilité. C’est vendre, vendre, vendre. Et beaucoup d’entreprises ne savent pas le prix de revient de leur produit ou de la rentabilité de certaines lignes de produits, de certains clients», poursuit-il.

Dans le présent contexte, cet expert en gestion intelligente des entreprises dit vivre l’une de ses périodes les plus actives en 34 ans de consultation en multipliant les formations sur les pratiques d’affaires, l’approche tactique et la croissance organique.

«Il va falloir une lucidité d’intelligence d’affaires et un courage managérial. Si tu n’as jamais regardé tes prix de revient, si tu n’as jamais eu de tableau de bord intelligent pour savoir les comptes clients qui vont bien et ceux que tu devrais lâcher, c’est le temps de le faire. Les choses que tu n’as jamais faites, là, c’est le temps que tu les fasses», insiste ce conseiller senior en stratégies de croissance et pérennité.

Et selon lui, les aides gouvernementales ne représentent pour certains que «des bonbonnes d’oxygène pour respirer encore quelques mois, quelques jours». «Si tu es tout croche et que tu gérais tout croche avant la crise, c’est qu’on te donne de l’air encore, et il faut changer fondamentalement tes pratiques d’affaires», fait-il valoir.

«C’est sûr qu’il y a des compensations gouvernementales qui viennent à certains égards peut-être atténuer le choc, mais néanmoins, il y en a pour qui ça va être assez compliqué », renchérit Étienne St-Jean.

À son avis, la crise actuelle fait des gagnants dans certains secteurs, comme la production de farine et le développement logiciel, mais aussi des perdants dans d’autres, tels que la restauration et le tourisme. Bref, dit-il, certains ont pu saisir des opportunités d’affaires pour rendre disponible un produit ou un service devenu en forte demande.

«Ce que j’ai trouvé extraordinaire, ça a comme réveillé et démontré tout notre potentiel de créativité au Québec», conclut Sylvain Tessier.