La directrice des services-conseils chez Bourassa, Brodeur, Bellemare, Anik Charest.
La directrice des services-conseils chez Bourassa, Brodeur, Bellemare, Anik Charest.

Le télétravail: tout un (nouveau) monde à apprivoiser

Marc Rochette
Marc Rochette
Le Nouvelliste
TROIS-RIVIÈRES — Longtemps appréhendé par les gestionnaires, le télétravail s’est imposé en période de pandémie et le modèle risque de perdurer pour plusieurs organisations, avec tout ce que ça implique comme défis. Coup d’œil sur les différents aspects de ce nouveau phénomène du travail à distance.

Les besoins fondamentaux du télétravailleur

«Il y a des employés qui ont vécu le bonheur total en télétravail et d’autres pour qui c’était la misère sociale.» Voilà deux types de réactions rapportées par la directrice des services-conseils chez Bourassa, Brodeur, Bellemare, Anik Charest.

Car, dit-elle, la façon de vivre le travail à distance relève de cinq grands besoins fondamentaux de nature biologique tels que relevés par David Rock avec son modèle SCARF: statut, certitude, autonomie, relations et fairness (équité).

«Ça vient nous dire c’est quoi les leviers sur lesquels il faut être attentif comme gestionnaire ou comme employé pour se mettre dans des bonnes conditions», explique-t-elle.

Ainsi, l’employé qui a un besoin de statut élevé va souffrir d’être ignoré de son patron en période de télétravail, d’où le besoin de recevoir des nouvelles de l’employeur et des marques de considération. Au contraire, la personne autonome va apprécier le travail à distance, étant prédisposée à évoluer dans un environnement où il y a peu de contrôle et de la flexibilité.

Les personnes en grand besoin de certitude voudront savoir ce qui s’en vient. «Ça va nécessiter d’être assez branché sur ce qui se passe dans l’organisation, sur les décisions que la direction va prendre», fait remarquer Mme Charest.

Quant aux gens qui se nourrissent des relations, le besoin de contacts et du travail en équipe rend difficile l’expérience du télétravail. «C’est un défi pour eux de se retrouver soudainement sans collègues à côtoyer», souligne-t-elle.

Par ailleurs, ceux et celles qui ont soif d’équité se montreront plus revendicateurs dans un contexte de télétravail, voulant s’assurer que les conditions soient les mêmes pour tout le monde en fonction de l’effort, des compétences et des résultats.

Le président-directeur général de Buromax, Patrice Désilets.

«On rentre dans une dynamique où il faut que notre gestionnaire connaisse son monde et qu’il soit capable de jongler avec ça pour rendre tout le monde heureux», affirme la psychologue.

Du côté de l’employeur, le suivi de la productivité à distance représente un enjeu, tout comme la qualité des outils utilisés par le télétravailleur et sa santé psychologique.

«C’est sur les conséquences de l’isolement social qu’on a été le plus sollicité comme firme de consultant. La clé, c’est de maintenir le contact», conclut Mme Charest.

Une bonne chaise, la base de l’ergonomie

«Imaginez travailler sur une chaise de cuisine pendant huit heures, ça vient long rapidement. L’ergonomie, c’est le nerf de la guerre et une bonne chaise, c’est la base de l’ergonomie.» Et depuis le début de la pandémie, le président-directeur général de Buromax, Patrice Désilets, a été en mesure de constater la popularité des chaises de bureau «pour les gens qui s’installaient chez eux en télétravail».

Et les chaises sont davantage en demande que les bureaux. «Souvent, les gens ont déjà une table à quelque part où ils peuvent s’installer. La chaise, c’est l’outil ergonomique par excellence, si tu n’es pas bien assis, tu ne seras pas capable de travailler toute la journée», martèle le spécialiste.

Et la demande était si forte pour les chaises que le consommateur n’attendait pas que Buromax personnalise le produit au niveau du style, de la couleur et des options.

«Si tu n’avais pas le stock, il fallait que ça roule. On a placé des commandes chez nos fournisseurs. Il y a eu un bouchon aussi pendant cette période-là, la plupart des manufacturiers québécois dans la chaise de bureau ayant fermé. Et quand ils ont reparti, il fallait qu’ils respectent les commandes qu’ils avaient déjà en cours. Donc, ça a créé des délais de livraison qu’on n’avait jamais vus. Pour une chaise, huit à dix semaines ouvrables de production, c’est intense», raconte le commerçant.

C’est ainsi que certains manufacturiers ont produit des petites lignes de bureau à la maison et des sites transactionnels. «Quelqu’un qui veut s’équiper avec le manufacturier Artopex, il peut aller sur son site, il y a une offre de base de table de travail, de table ajustable et de chaise qui est offerte aux consommateurs en passant soit par nous, soit par leur site transactionnel. Le marché s’est adapté. J’ai des trucs en plexiglas, des chaises, des petits postes de travail», signale celui qui vante la qualité des produits québécois.

Roxane Crépeau, chiropraticienne à la Clinique multidisciplinaire Neuractiv de Nicolet.

Et avec des formules hybrides qui se pointent chez des clients à gros volume et divers réaménagements d’espaces à bureau, les affaires s’annoncent plutôt bonnes pour Buromax, malgré le report de plusieurs projets importants chez sa clientèle.

Des maux causés par les postures non adéquates

Selon la chiropraticienne Roxane Crépeau, de la Clinique multidisciplinaire Neuractiv de Nicolet, les chiropraticiens sont souvent appelés à travailler avec des maux causés par les postures non adéquates au travail

«Avec le télétravail se sont ajoutées en fréquence plusieurs problématiques causées par une ergonomie déficiente à la maison. Les travailleurs tentent comme ils peuvent de s’installer dans un bureau domestique, sur une table de cuisine, à l’îlot, et se retrouvent malgré eux contorsionnés en fin de journée sans aucune position confortable», décrit-elle.

Et les répercussions de cette mauvaise ergonomie sont visibles rapidement: les «ites» apparaissent (tendinites, épicondylites, capsulites), les troubles du sommeil font surface et les pauses ne sont plus respectées.

À son avis, certaines habitudes sont très faciles à intégrer dans un cadre de télétravail. Premièrement, tout télétravailleur devrait lire, dit-elle, le document intitulé Conseils ergonomiques: le travail à l’ordinateur disponible sur le site internet de la CNESST. On y retrouve des conseils sur le positionnement adéquat (angles et distances) des membres afin de créer un aménagement optimal avec un ordinateur portable.

«Ce que l’on conseille, c’est d’avoir des angles de 90 degrés un peu partout avec les yeux à la hauteur de l’écran. Pour ceux qui travaillent sur un portable, l’idéal, c’est de toujours ajouter un clavier, une souris à part, parce que du moment qu’ils sont sur le portable, les angles ne fonctionnent pas. Il y a moyen à la maison de faire du télétravail de façon ergonomique», soutient celle qui propose des micropauses (mouvement de la région cervicale, flexion et extension des bras et avant-bras et rotation des poignets) et de se lever debout le plus souvent possible.

Certaines dépenses déductibles... dans certains cas

Alors que plusieurs salariés sont devenus télétravailleurs au cours des derniers mois, ils pourront déduire certaines dépenses lors de leur déclaration de revenus en 2020... dans certains cas.

François Dupuis, fiscaliste, associé responsable des services fiscaux pour la région de la Mauricie chez Raymond Chabot Grant Thornton.

D’entrée de jeu, François Dupuis, fiscaliste, associé responsable des services fiscaux pour la région de la Mauricie chez Raymond Chabot Grant Thornton, fait la distinction entre les employés réguliers, ceux à commission et les travailleurs autonomes.

Tout comme il relève certaines différences entre l’employé propriétaire et l’employé locataire quant aux montants admissibles à l’égard d’un espace de bureau. Si dans les deux cas, c’est oui en ce qui concerne les fournitures consommées (chauffage, électricité, produits de nettoyage, accessoires d’éclairage et réparations mineures), l’employé propriétaire ne peut déduire aucun montant pour la valeur locative de la superficie de l’espace consacré au travail.

Or, l’employé locataire, lui, peut déduire un montant correspondant à une partie raisonnable du loyer relative à l’espace de bureau à domicile.

Par exemple, si l’espace de bureau occupe 25 % de la superficie du domicile et que cet espace est utilisé à 80 % pour le boulot, on peut déduire 20 % (soit 25 % x 80 %) des fournitures consommées dans l’espace de bureau et 20 % des frais de location de l’espace si on est locataire.

Selon M. Dupuis, pour pouvoir déduire des dépenses de bureau à domicile, le gouvernement a annoncé, dans le contexte de la COVID-19, des assouplissements au niveau de l’admissibilité, c’est-à-dire, «tu as dû travailler de chez vous plus que 50 % durant l’année».

Finalement, dans le contexte de la pandémie, l’employeur pourra rembourser (sur présentation de pièces justificatives) un montant allant jusqu’à 500 dollars à un employé pour l’acquisition d’équipement informatique lui permettant d’exécuter son travail à la maison, sans avantage imposable pour l’employé. «Au Québec, l’équipement de bureau nécessaire au télétravail est aussi admissible», précise-t-il.

Jean Boulet veut moderniser les lois

«Le contrat du télétravailleur n’est pas sans aucun support législatif. On n’a pas à rebâtir l’ensemble des lois pour confirmer les droits et les obligations du télétravailleur et de son employeur. Mais cette nouvelle organisation du travail engendre une réflexion sur l’encadrement en matière de santé-sécurité dont bénéficient les personnes. J’ai l’intention cet automne de déposer un projet de loi modernisant nos lois en matière de santé-sécurité du travail.»

Voilà les intentions clairement exprimées par le ministre du Travail, de l’Emploi et de la Solidarité sociale, Jean Boulet, qui veut moderniser des lois, créées en 1979 et 1985 «qui n’ont pas été adaptées à la nouvelle réalité du marché du travail, notamment quant à la prévention».

Le ministre du Travail, de l’Emploi et de la Solidarité sociale, Jean Boulet.

Celui-ci ne manque pas de souligner que le télétravail apporte son lot d’avantages (flexibilité d’horaire, conciliation travail-famille, mode de travail plus sanitaire, réduction des frais de déplacement) et d’inconvénients (isolement, problèmes d’ordre technique, risque de surmenage, lacune potentielle au niveau du mobilier).

«Je mets beaucoup l’accent sur un retour au travail hybride afin d’avoir une flexibilité entre le présentiel et le télétravail ou encore prévoir une politique de droit à la déconnexion pour éviter le surmenage», a-t-il confié.