La SAQ possède une expertise indéniable pour le vin, mais elle ne devrait pas vendre du cannabis, estime le professeur Frédéric Laurin qui soutient que ce serait un mauvais mélange des genres.

Le pot n’a pas sa place à côté du vin

Trois-Rivières — À l’écouter parler avec passion des vins et de leurs terroirs, des bières de spécialité qu’il prend plaisir à découvrir au fil de ses voyages à l’étranger, des cigares luxueux qu’il a dégustés en bonne compagnie et de la cave à vin qu’il aimerait posséder en France (s’il pouvait téléporter par magie les bouteilles au Québec!), on comprend pourquoi Frédéric Laurin croit que la Société des alcools du Québec ne devrait pas vendre de cannabis légalisé dans ses succursales d’alcool.

«Ce serait un mauvais mélange des genres», affirme ce professeur d’économie de l’Université du Québec à Trois-Rivières. C’est qu’au Québec, plaide l’auteur du livre Où sont les vins?, «le cannabis a une connotation un peu hippie. Il est associé à quelque chose qui n’est pas bon» alors que la consommation du vin, elle, est maintenant associée à la gastronomie, «aux plaisirs de la table, aux plaisirs de la discussion. Il y a toutes sortes d’associations positives et tout un apprentissage à la dégustation qui s’est créé», rappelle-t-il.

Comment, dans les circonstances, vendre dans une même succursale des vins raffinés des quatre coins du monde et «un produit qui est interdit actuellement, qui a mauvaise réputation, qui vise une clientèle, dans notre tête, qui est très, très particulière?» se questionne-t-il.

Le professeur Laurin entrevoit aussi un problème de connaissance du produit. «Déjà, les employés de la SAQ ont de la difficulté à bien nous conseiller en vins. Sur le service à la clientèle, ils sont excellents, mais ils ne connaissent pas tout le temps leur affaire, dans la grande majorité des cas», a-t-il constaté. «J’imagine encore moins devoir développer une expertise en cannabis», fait-il valoir. «Ça m’inquiète un petit peu.»

L’économiste reconnaît toutefois la grande expertise de la SAQ en matière d’importation et de distribution qui, elle, pourrait être applicable au cannabis. «La SAQ a une distribution incomparable, internationale. Elle a des systèmes automatisés, des logiciels», dit-il. «Elle est très bonne là-dedans et elle a un savoir-faire reconnu dans le monde.»

La SAQ possède aussi «un laboratoire de vérification de la qualité», précise-t-il. «Elle est donc vraiment équipée pour être la première à pouvoir distribuer le cannabis», croit-il.

Cette expertise «pourrait être exploitée», propose-t-il, «mais sans qu’on ait le cannabis dans des succursales où il y a des alcools.»

Où donc sera vendu le cannabis, une fois légalisé? Dans les supermarchés où se vendent déjà les cigarettes, le vin et parfois même des alcools forts? Dans les dépanneurs? Dans des boutiques spécialisées? Bien malin celui ou celle qui possède la réponse à cette question présentement.

Selon le professeur Laurin, il faudrait «ou bien créer de nouvelles succursales propres au cannabis ou, encore mieux, faire comme ils le font avec les supermarchés et les dépanneurs. Les supermarchés vendent du vin, mais toute la gestion est faite par la SAQ. Le choix des vins distribués dans les supermarchés est le choix de la SAQ. Tout le processus est contrôlé par la SAQ. Il y a aussi des supermarchés qui sont des agences de la SAQ», rappelle-t-il. C’est souvent le cas dans les villages où la SAQ n’est pas présente, dit-il.

Le cannabis pourrait aussi être vendu dans les pharmacies, dit-il. «Il pourrait y voir un comptoir géré par les expertises de la SAQ qui pourrait acheter, importer et faire le contrôle de la qualité, comme elle le fait pour le vin et le distribuer partout au Québec.

Le professeur Laurin estime que la SAQ pourrait assumer un rôle de contrôle de la qualité en matière de cannabis «parce que c’est un produit qu’on ne connaît pas encore. Donc il y a beaucoup d’information à faire auprès de la clientèle et il y a beaucoup d’information à faire sur la qualité», dit-il.

L’économiste-blogueur (fredericlaurin.com) plaide qu’on est «capable de reconnaître un vin qui est vinaigré ou pas bon, mais le pot, on n’est pas assez habitué pour reconnaître s’il y a des produits chimiques dedans, par exemple. Ça va venir avec le temps», croit-il.

Le professeur Frédéric Laurin de l’UQTR.

En attendant, ce n’est pas une mauvaise chose que l’État exerce un certain contrôle sur la distribution et la vente du cannabis, estime le professeur Laurin.

Il y a aussi la question des limites de consommation, ajoute-t-il. «Je sais que je peux, moi, avec ma taille, consommer deux verres de vin avant de conduire. Le pot, c’est quoi? Personnellement, je ne le sais pas. Si je bois un verre de vin rouge par jour, on dit que c’est bon pour la santé, mais si je fume un joint par jour, est-ce que c’est mauvais? Est-ce que c’est bon? Est-ce que je risque une dépendance? Il y a énormément d’éducation à faire», prévoit le professeur Laurin.