Une représentation du spectacle «Kurios» à Sydney, en Australie, en  octobre 2019
Une représentation du spectacle «Kurios» à Sydney, en Australie, en  octobre 2019

Le Cirque du Soleil devrait près d’un million à ses artisans contractuels

Ugo Giguère
La Presse Canadienne
Une soixantaine d’artisans contractuels du Cirque du Soleil affirment ne pas avoir été payés pour des services rendus avant que la pandémie de la COVID-19 ne vienne paralyser le fleuron québécois. Ils réclament près d’un million de dollars en factures impayées.

Dans une lettre ouverte envoyée à plusieurs médias, le Regroupement des Artisans des Arts du Cirque (RAAC), qui rassemble uniquement des collaborateurs du Cirque du Soleil, estime que la moyenne des créances s’élève à 16 000 $. Pour plusieurs de ces travailleurs autonomes québécois, les sommes dues représentent une importante part de leur revenu annuel.

Toujours selon la missive du RAAC, les travailleurs autonomes affectés sont des acrobates, des metteurs en scène, des scénographes, des chorégraphes, des directeurs techniques ou artistiques ainsi que de nombreux techniciens aux expertises diverses.

«Plus de 50% des artisans que nous représentons travaillent au Cirque du Soleil depuis plus de 10 ans, et pour près de 75 % d’entre eux celui-ci est leur principal client», écrit le regroupement.

Des lettres ont également été envoyées à des élus, dont le ministre de l’Économie Pierre Fitzgibbon puisque la Caisse de dépôt et placement du Québec détient une part de l’entreprise.

Ceux-ci souhaitent que leur demande soit entendue «et obtenir un engagement de la part du (Cirque du Soleil) quant au paiement de ces créances», peut-on lire dans la lettre ouverte publiée mercredi. La somme totale de ces créances totalise près d’un million de dollars.

Dans une réponse écrite transmise par courriel, la directrice des relations publiques du Cirque du Soleil, Caroline Couillard, confirme que l’entreprise a dû «suspendre temporairement le paiement de (ses) obligations à (ses) fournisseurs externes et partenaires» parce que ses «liquidités sont soumises à d’énormes pressions» en raison de la crise sanitaire mondiale.

«Malheureusement, la durée de la pandémie et ses impacts sur l’avenir du Cirque du Soleil demeurent encore inconnus», ajoute Mme Couillard.

Sans s’engager à ce que l’entreprise paye les sommes dues, la porte-parole du Cirque affirme qu’il faudra attendre la progression du plan de restructuration pour savoir «ce qui pourra être fait pour ces importants contributeurs au succès du Cirque du Soleil».

Confiance brisée

Les artisans qui ont accepté de se confier à La Presse canadienne ont affirmé s’être sentis blessés par le refus du Cirque du Soleil de leur payer leur dû alors qu’ils ont contribué à la renommée de l’entreprise depuis des décennies.

C’est le cas du directeur de création, Gabriel Dubé-Dupuis, qui collabore depuis plus de 20 ans avec le cirque et qui oeuvre depuis près de deux ans comme directeur de création.

L’an dernier, il a créé les spectacles «Cosmos» et «Exentricks» sur le navire de croisière MSC Grandiosa. Et depuis quelques mois, il travaille à livrer deux nouveaux spectacles pour un autre bateau de croisière. Pour toutes ces productions, Gabriel Dubé-Dupuis est en attente de paiements de dizaines de milliers de dollars qui représentent des mois de travail.

«Ça me met dans une situation dévastatrice pour mes finances personnelles», partage celui qui «ne voulait pas devenir une charge sociale». Il n’a cependant pas eu le choix de se tourner vers la Prestation canadienne d’urgence même si cela n’aurait pas dû être nécessaire.

«Comme directeur de création, je pense que j’ai une responsabilité de me lever et de me battre pour mon équipe», mentionne-t-il pour expliquer sa décision de commenter la situation publiquement. Il l’a d’ailleurs fait dans un article publié par le New York Times dimanche dernier.

«Le cirque va renaître de ses cendres, on le sait déjà, la marque est assez forte pour survivre à tout ça et il va avoir besoin de tous ces gens-là», poursuit Gabriel Dubé-Dupuis dont le père a aussi fait carrière comme artiste dans l’entreprise.

«Si on n’est pas payé, ça crée une crise de confiance énorme et quand on fait du cirque, il faut être en symbiose. Ces artistes-là risquent leur vie tous les soirs, donc on ne peut pas laisser planer des doutes à l’intérieur de la compagnie», dénonce-t-il.

Son collègue David Poulin, lui aussi directeur de création, avale difficilement cette perte de confiance envers une entreprise avec laquelle il collabore depuis 1998. Il parle d’un «manque de respect» pour le travail des artisans.

Investisseurs recherchés

La semaine dernière, le ministre Pierre Fitzgibbon a confirmé que le gouvernement du Québec discutait avec de potentiels investisseurs dans le but de relancer le Cirque du Soleil et de conserver son siège social au Québec.

Les finances du Cirque du Soleil sont grevées par une dette estimée à plus de 900 millions $ US. L’entreprise a récemment obtenu un soutien d’urgence de 50 millions $ US auprès de ses trois principaux actionnaires, dont la Caisse de dépôt et placement du Québec.

Tous les scénarios seraient explorés, incluant la possibilité que l’entreprise se place à l’abri de ses créanciers. Les deux paliers de gouvernement ont aussi été sollicités.

Le président et chef de la direction de Québecor, Pierre Karl Péladeau, a déjà exprimé son intérêt et le fondateur Guy Laliberté n’a pas fermé la porte à contribuer au sauvetage du cirque qu’il a fondé en 1984.

Pour les artisans impayés du Regroupement des Artisans des Arts du Cirque (RAAC), leur démarche ne vise en aucun cas à faire du tort à l’institution, bien au contraire.

«Si l’on fait ça, c’est parce que le Cirque, on l’a à coeur et on veut être là pour le rebâtir», assure le directeur de création David Poulin.

Celui-ci craint fortement que cette crise de confiance ne fasse très mal à la relance de l’entreprise qui pourrait se retrouver sans l’expertise de ses créateurs au moment où elle en aura le plus besoin après la pandémie de la COVID-19.

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DES CONDITIONS DOIVENT ÊTRE RESPECTÉES POUR QUE QUÉBEC AIDE LE CIRQUE

En échange d'une implication financière de l'État québécois dans la relance du Cirque du Soleil, le gouvernement Legault devra obtenir l'assurance que l'enracinement québécois de l'entreprise de divertissement sera maintenu.

Au moment où les discussions semblent se dérouler rondement en coulisses, le ministre de l'Économie et de l'Innovation, Pierre Fitzgibbon, a dressé sa liste de conditions, mercredi, à Québec, à son arrivée au conseil des ministres.

En plus de voir le siège social de l'entreprise, qui se trouve actuellement dans l'arrondissement montréalais de Saint-Michel, demeurer au Québec, celui-ci a indiqué que les membres de la haute direction de l'entreprise de divertissement ainsi que son président du conseil d'administration devront résider dans la province. M. Fitzgibbon souhaite également que la «propriété intellectuelle» demeure au Québec.

Le ministre de l'Économie, Pierre Fitzgibbon, a rappelé que la contribution du Québec à la relance du Cirque du Soleil sera conditionnelle à une série de critères. 

«S'il y avait des conditions respectées comme celles-là, nous pourrions décider d'aider le Cirque», a-t-il lancé au cours d'un échange avec les représentants des médias.

Daniel Lamarre est le président et chef de la direction du Cirque depuis 2004, alors que l'homme d'affaires Mitch Garber avait été nommé à la tête du conseil d'administration en 2015. En plus d'avoir vu le jour au Québec, les deux hommes résident dans la province.

S'il y a «plusieurs discussions» en ce moment, Québec n'a pas encore donné son feu vert à quelconque forme d'aide que ce soit, a prévenu M. Fitzgibbon. Il n'a pas voulu dire si d'éventuels acquéreurs s'étaient déjà engagés à respecter sa liste de conditions.

«C'est difficile pour moi de répondre parce qu'il y a beaucoup de spéculation, a dit le ministre de l'Économie. Il y a beaucoup de monde qui (sont) intéressés et plusieurs de ces personnes ne nous ont pas contactés. Définitivement, on n'a pas parlé à tous les gens qui sont intéressés au Cirque.»


« S'il y avait des conditions respectées comme celles-là, nous pourrions décider d'aider le Cirque. »
Pierre Fitzgibbon, ministre de l'Économie et de l'Innovation

La semaine dernière, l'agence Bloomberg avait avancé que le Cirque discutait avec Investissement Québec (IQ) afin que le bras financier de l'État lui prête jusqu'à un demi-milliard de dollars canadiens. Dans un courriel envoyé à La Presse canadienne, M. Garber avait affirmé que ce n'était pas le cas et que la compagnie n'avait pas cogné à la porte de Québec.

Avec une dette estimée à plus de 900 millions $ US, le Cirque est paralysé par la pandémie de COVID-19, qui a forcé la société à annuler, en mars, ses 44 spectacles en plus de licencier la quasi-totalité de son effectif, soit environ 4700 personnes.

En plus d'étudier tous les scénarios, y compris celui où elle se placerait à l'abri de ses créanciers, la compagnie a commencé ses démarches afin de dénicher un investisseur ou un acquéreur, ou de renégocier une autre injection de capitaux auprès de ses propriétaires actuels - le fonds d'investissement texan TPG Capital, la firme chinoise Fosun et la Caisse de dépôt et placement du Québec.

Le président et chef de la direction de Québecor, Pierre Karl Péladeau, a déjà exprimé son intérêt à l'endroit du Cirque, tandis que Guy Laliberté a laissé entendre cette semaine qu'il pourrait s'impliquer dans le sauvetage de l'entreprise qu'il a fondée en 1984, trois mois après avoir retiré ses dernières billes.

Autant à Québec qu'à Ottawa, le Cirque a récemment ajouté des mandats à ses inscriptions aux registres des lobbyistes afin de solliciter un coup de pouce financier dans le but de traverser la tempête déclenchée par le nouveau coronavirus. Julien Arsenault, La Presse canadienne