L’Aluminerie de Bécancour.

Importance de l’A.B.I.: «Il faudrait penser le plan B»

Bécancour — Alors que les négociations se poursuivent sous menace de grève à l’Aluminerie de Bécancour, le professeur en économie à l’UQTR, Frédéric Laurin, se dit «un peu inquiet» sur l’avenir de l’usine. Convaincu de l’importance de la multinationale sur la structure industrielle de la région, le spécialiste invite le milieu à «toujours penser le plan B» dans l’éventualité d’une fermeture.

«Il faudrait faire un peu de prospective, voir qu’est-ce qui se passe si elle reste, dans quelles conditions elle pourrait rester ou maintenir ses activités et qu’est-ce qui se passe si elle décide de partir. La plupart du temps, les autorités locales, les municipalités, les régions, espèrent jusqu’à la dernière seconde que ça fonctionne et elles ne sont pas prêtes quand ça ne fonctionne pas», observe-t-il. 

Celui-ci revient d’ailleurs d’une conférence à Londres sur le développement régional et il a ramené avec lui le concept d’être ambidextre, c’est-à-dire, par exemple, la capacité d’une spécialisation régionale comme celle des métaux à pouvoir changer de modèle d’affaires et aller vers des nouveaux secteurs.

«C’est presque plus important que d’avoir la spécialisation en tant que telle, parce que si on a une spécialisation dans un domaine et on ne sait pas se renouveler, c’est sûr que dans un horizon de 15 à 20 ans, on va avoir des problèmes. Ce qu’on espère, c’est que les autorités publiques aient aussi cette vision d’être ambidextre, de pouvoir toujours penser le plan B, d’être très proactive», poursuit M. Laurin.

En complétant récemment la cartographie du nouveau créneau d’excellence ACCORD pour la conception et la fabrication des machines, l’économiste y a vu essentiellement des entreprises métallurgiques. «Et c’est l’A.B.I. qui structure énormément le créneau. Sans le vouloir, parce qu’elle est présente sur le territoire, l’aluminerie fait travailler toute une collection de sous-traitants autour d’elle. C’est donc un élément de ce nouveau créneau que l’on a qui est très fort en Mauricie», fait-il valoir. «C’est à travers de l’A.B.I. que j’ai pu voir qu’il y avait vraiment un axe Shawinigan-Bécancour au niveau du métal, de tout ce qui est métallurgie, transformation des métaux, parce que c’est une des entreprises qui structure ce créneau», renchérit M. Laurin.

Selon lui, il y a toujours un avantage à faire travailler un fournisseur à proximité plutôt que de façon éloignée. «Je comprends bien qu’un sous-traitant aux États-Unis peut être moins cher, peut avoir un niveau d’innovation beaucoup plus grand, et qu’un sous-traitant en Chine est beaucoup moins cher, sauf que la proximité permet de meilleures coopérations pour faire le design d’un produit sur mesure, et des relations interpersonnelles de confiance», ajoute-t-il.

Et même si l’A.B.I. devait partir, «elle pourrait continuer à faire affaire avec les entreprises de la région, mais c’est moins probable». «Ça soutient une grande partie de la structure industrielle parce qu’elle a besoin de toute une série de sous-traitants spécialisés et de fournisseurs», fait remarquer le professeur.

Rappelant que l’Aluminerie de Bécancour est une grande multinationale, ce dernier signale que le modèle préférable en terme de développement régional, «c’est l’entrepreneuriat et la croissance des moyennes entreprises pour que celles de 100-200 personnes puissent atteindre les 500-600».

«Celles-là partent déjà avec des nouveaux modèles d’affaires, avec de l’équipement beaucoup plus moderne, plus vite, elles sont beaucoup plus innovantes. Il faut regarder ce qui va se passer avec des vieux modèles. C’est sûr que le parc industriel de Bécancour est fantastique pour eux, ils sont vraiment équipés pour l’industrie lourde et les coûts de l’électricité, c’est vraiment l’avantage que l’on a», relève M. Laurin.

Sa réflexion survient au moment même où les parties à la table de négociation se sont entendues pour faire appel aux services de Jean Nolin, qui agit comme conciliateur dans le dossier. Un rôle qu’il a déjà occupé dans plusieurs situations conflictuelles, que ce soit Olymel, à Vallée-Jonction, ArcelorMittal, à Port-Cartier et près de Fermont, Rio Tinto Alcan, à Alma, et même la Régie de gestion des matières résiduelles de la Mauricie. 

Fait à noter, l’industrie de l’aluminium se développe passablement dans d’autres pays. La Chine accapare 55 % du marché mondial avec ses 180 usines, pour une production annuelle de 31 millions de tonnes métriques. À titre comparatif, les dix alumineries du Canada produisent annuellement 3,2 millions de tonnes métriques tandis qu’avec deux fois moins d’usines, la région du Golfe produit 5,1 millions de tonnes métriques. À l’A.B.I., la production annuelle est de 430 000 tonnes métriques.