Les professeurs Étienne St-Jean et Marc Duhamel de l’Institut de recherche sur les PME de l’UQTR.

Forte baisse de l’entrepreneuriat émergent

TROIS-RIVIÈRES — Pour la sixième année consécutive, les professeurs Étienne St-Jean et Marc Duhamel de l’Institut de recherche sur les PME de l’UQTR ont présenté, mardi, le rapport du Global Entrepreneurship Monitor, volet Québec, portant sur l’activité entrepreneuriale pour l’année 2018.

Il en ressort cette fois que «le Québec démontre une activité entrepreneuriale moins dynamique comparativement aux années précédentes», indique le rapport. «On note une forte baisse de l’entrepreneuriat émergent. Le sentiment de compétence perçue est à la baisse» pour la première fois depuis 2014, «tout comme l’intention d’entreprendre», ajoute le rapport. La peur de l’échec, elle, continue d’augmenter.

Le document s’inquiète également d’un phénomène qui est susceptible de réduire l’impact économique de l’activité entrepreneuriale. Il s’agit du fait qu’une «proportion importante d’entrepreneurs émergents au Québec ne se consacrent pas principalement aux activités entrepreneuriales et demeurent salariés pour d’autres organisations.»

Selon l’analyse des chercheurs, deux facteurs peuvent expliquer ce phénomène. La fragilité des nouvelles entreprises ne permet pas à son principal dirigeant de se dévouer exclusivement au développement de son entreprise. «Il est aussi possible que le resserrement du marché du travail au Québec retienne une proportion importante de l’entrepreneuriat dans des emplois qui sont relativement mieux rémunérés.»

Cet entrepreneuriat hybride «est préoccupant», estiment les auteurs de l’étude. De 2016 à 2018, seulement 17,6 % des entrepreneurs émergents du Québec se sont consacrés entièrement à leur projet d’affaires comparativement à 29,9 % dans le reste du pays. Ce phénomène d’entrepreneuriat hybride est en hausse constante depuis 2013, ce qui fait dire aux deux chercheurs que cette question devra être approfondie.

Contrairement aux autres provinces canadiennes, l’intention d’entreprendre recule au Québec. Elle est passée de 25,6 %, en 2017, à 18,4 % en 2018.

«On constate qu’on est en situation quasiment de plein emploi, au Québec et les salaires sont à la hausse», indique le professeur St-Jean pour avancer une explication. «Si tu as un projet entrepreneurial, mais que, par ailleurs, tu as des augmentations de salaire, de bonnes conditions d’emploi, qu’il y a un attrait très fort du marché du travail, ce n’est peut-être pas le moment de démarrer un projet d’affaires. C’est moins intéressant», fait-il valoir.

Marc Duhamel, de son côté, remarque que les propriétaires d’entreprises «sont plus accommodants en ce moment envers ce type d’entrepreneuriat hybride là qui n’est pas un nouveau phénomène, mais qui est en forte croissance. Plus de quatre entrepreneurs sur 5 au Québec sont des entrepreneurs hybrides», dit-il. «C’est quelque chose qu’on n’avait pas vu venir.»

«Dans un contexte de pénurie», souligne le professeur St-Jean, «les employeurs n’ont presque pas le choix de les accommoder.»

Pour la première fois depuis 2013, les anges d’affaires, ces investisseurs qui transigent par le sociofinancement ou le soutien direct à des projets entrepreneuriaux baissent en proportion. À ce chapitre, le Québec passe au 4e rang alors que le reste du Canada se classe au 2e rang.

Encore une fois, en 2018, l’entrepreneuriat féminin demeure moins marqué que son pendant masculin, mais semble toutefois beaucoup plus stable.

Fait pour le moins étrange, c’est que «le Québec se positionne parmi les territoires où l’entrepreneuriat est le plus valorisé», signale le document. En effet, plus de la moitié de la population interrogée au Québec est d’avis qu’il est plutôt facile de démarrer une entreprise.

Toutefois, les données indiquent que les Québécois (42,3 %) s’estiment moins compétents pour devenir entrepreneurs comparativement à leurs concitoyens du reste du Canada (60,1 %). Cet écart s’est d’ailleurs creusé, constatent les chercheurs. Ce recul souligne en effet «les nombreuses difficultés rencontrées à combler ce retard par l’éducation et le mentorat», indique l’étude.

Trois dimensions centrales permettraient d’expliquer le taux de création d’entreprises: les opportunités perçues, la peur de l’échec et l’intention d’entreprendre.

La peur de l’échec est à la hausse à l’échelle planétaire depuis les six dernières années.

Les entrepreneurs naissants sont à la baisse au Québec en 2018 et le Québec se place maintenant au 7e rang des pays de l’OCDE à ce chapitre alors que le reste du Canada, lui, gagne du terrain et se positionne au 2e rang.

Un lent déclin s’observe au Québec également du côté des entrepreneurs dits établis, soit ceux qui versent des salaires depuis 42 mois et plus. Le Québec se positionne en effet au 17e rang des pays de l’OCDE avec 5,5 % par rapport à 8,1 % pour le reste du pays. C’est le taux le plus bas observé depuis 2013.

En revanche, «le Québec est l’endroit dans le monde où le repreneuriat est le plus courant après le reste du Canada», souligne l’étude. «Les entreprises québécoises survivent le plus lors d’une sortie de l’entrepreneuriat de leur dirigeant.»

«Notre souhait est que certains des constats présentés dans ce rapport pourront alimenter les discussions concernant le rôle des entrepreneurs dans la société québécoise», indiquent les professeurs Duhamel et St-Jean.