Pierre Fitzgibbon, ministre de l’Économie et de l’Innovation.
Pierre Fitzgibbon, ministre de l’Économie et de l’Innovation.

Fitzgibbon «complètement indifférent» à l’actionnariat de Nemaska Lithium

SHAWINIGAN — Tout en se disant sensible au sort des petits épargnants qui avaient misé sur Nemaska Lithium, le ministre de l’Économie et de l’Innovation, Pierre Fitzgibbon, se dit «complètement indifférent» à la forme d’actionnariat qui sera privilégiée pour la relance de cet important projet.

Son esprit est davantage préoccupé par l’importance de la transformation de la matière première en terre québécoise. Il estime sommairement à au moins 200 millions $ la somme qu’Investissement Québec serait disposée à injecter dans la nouvelle version de Nemaska Lithium, qui s’ajouteraient aux 80 millions $ investis en capital-actions en mai 2018 et dont la valeur est devenue pour le moins incertaine.

Depuis quelques semaines, le Regroupement des actionnaires de Nemaska (RAN) se démène pour sensibiliser le gouvernement du Québec à la pertinence de faire partie de l’équation dans la relance de ce projet minier, qui comprend la construction d’une importante usine de transformation sur les terrains de l’ancienne papeterie Laurentide, à Shawinigan. Les quelque 25 000 petits actionnaires ont vu le cours du titre suspendu à la bourse de croissance de Toronto, au début février, en raison de la restructuration.

PricewaterhouseCoopers agit en tant que contrôleur et mène le processus de relance, qui franchira une nouvelle étape, le 30 juin, avec la réception des offres formelles d’acquisition de cette entreprise. Treize groupes avaient manifesté leur intérêt à l’étape du dépôt de l’intention de formuler une proposition et huit d’entre eux avaient été retenus.

Les petits actionnaires privés se mobilisent notamment pour garder le contrôle sur la filière du lithium au Québec, jugée prometteuse en raison de son utilisation pour la fabrication de batteries pour véhicules électriques. Un argument qui n’émeut guère M. Fitzgibbon.

«Je veux qu’on fasse des batteries au Québec», explique le ministre. «Je veux qu’on prenne nos ressources, qu’on les extraie et qu’on les transforme ici.»

«Le lithium crée de la valeur ajoutée au Québec», fait-il remarquer. «On crée de bons emplois, on devient autonome, ça sert l’électrification des transports. Il y a une logique derrière ça.»

«L’actionnariat de ça, je suis indifférent, complètement indifférent», ajoute le ministre. «(Le développement de la filière) va coûter sept ou huit milliards de dollars. Est-ce qu’on va trouver tout ça au Québec? Je ne pense pas que ce soit possible. L’actionnariat n’a pas de pertinence. Ce qui est pertinent, c’est de savoir si nous sommes capables de prendre les ressources et de les convertir au Québec pour que la valeur ajoutée créée soit au bénéfice des Québécois.»

Ce qui ne l’empêche pas de partager la douleur de ceux qui risquent de se retrouver les mains vides.

«Je ne trouve pas ça agréable pantoute», laisse tomber le ministre. «Quand j’étais assis sur la chaise de mon coiffeur il y a plusieurs mois et qu’il me disait qu’il était actionnaire de Nemaska parce que son courtier lui avait vendu ça, j’ai eu une crampe au ventre pendant une heure. Ça n’a pas d’allure. Le monsieur avait mis une partie de son REÉR dans Nemaska.»

Le ministre est toujours soufflé par la dégringolade de ce projet minier qui, répète-t-il, n’aurait jamais dû être inscrit en bourse.

«Il y a deux ans, les coûts étaient anticipés à 875 millions $», résume M. Fitzgibbon. «On est rendu à 1,4 milliard $. Ça a presque doublé entre le temps où les actions ont été émises (en mai 2018) et aujourd’hui. C’est un désastre financier.»

Au 30 août 2019, la société minière estimait à 377 millions $ les sommes engagées dans le cadre de son projet. Il faudra ajouter au moins un milliard $ pour compléter le développement des infrastructures de la mine et de l’usine commerciale de Shawinigan.

Malgré tout, Investissement Québec demeure prêt à revenir à la charge pour supporter un nouvel acquéreur.

«J’ai de l’ambition pour le Québec, mais je ne mettrai pas un milliard $ dans Nemaska», assure M. Fitzgibbon. «Possiblement que nous pourrions participer à un nouveau Nemaska et nous avons des discussions de ce côté. Mais il faut nous voir comme un joueur parmi tant d’autres.»

«On peut mettre 200, 300 millions $, je lance ça comme ça, mais d’autres devront participer», ajoute-t-il. «Le gouvernement ne sera pas le sauveur de Nemaska, en achetant et en payant tout le monde. Ça prend des partenaires.»

Temps et argent

M. Fitzgibbon affiche maintenant un optimisme prudent sur la poursuite des activités de Nemaska Lithium, préférant se rabattre sur le potentiel général de cette filière au Québec.

«La mine (Whabouchi), je suis pas mal sûr qu’elle va repartir un jour», avance le ministre de l’Économie. «Le plus vite sera le mieux, mais on ne trompera pas le marché. Moi, je veux convaincre les équipementiers, les chaînes de batteries. Je suis confiant que nous pourrons bâtir une industrie d’électrification des transports au Québec, un écosystème où on fait des véhicules. Mais il faut être patient et ça prend beaucoup d’argent.»

Des enjeux qui ressemblent à ceux rencontrés par l’important projet suivi de près à Shawinigan.

«Je suis confiant pour Nemaska», termine M. Fitzgibbon. «Par contre, ça peut prendre du temps avant que ça se matérialise.»