Le ministre du Travail, de l’Emploi et de la Solidarité sociale, Jean Boulet.
Le ministre du Travail, de l’Emploi et de la Solidarité sociale, Jean Boulet.

Fête du Travail: a-t-on de quoi fêter en 2020?

Marc Rochette
Marc Rochette
Le Nouvelliste
La fête du Travail a lieu cette année sur fond de crise pandémique. Avec des périodes de chômage qui se prolongent et des secteurs d’activités économiques au ralenti, a-t-on de quoi fêter en 2020? Le ministre du Travail, de l’Emploi et de la Solidarité sociale, Jean Boulet, se prononce sur le sujet ainsi que trois intervenantes impliquées sur le terrain.

«Fêter la discipline des employeurs et travailleurs»

Même s’il reste encore 244 500 chômeurs issus de la pandémie au Québec, le ministre du Travail, de l’Emploi et de la Solidarité sociale, Jean Boulet, croit néanmoins qu’il y a matière à célébrer en cette fête du Travail 2020.

«Si j’avais à dire ce qu’on a à fêter, je dirais fêter la discipline des employeurs et des travailleurs. On a eu une pandémie, il y a eu un confinement qui nous a imposé d’établir des normes sanitaires par secteur d’activités, avec plein d’outils de communication. Je suis impressionné par la volonté et l’engagement des employeurs et des travailleurs à bien respecter ces normes sanitaires et j’ai trouvé ça remarquable», a-t-il indiqué.

Avec la CNESST et la Santé publique, le ministre Boulet s’est assuré de rendre les environnements de travail les plus sécuritaires possible.

«J’ai déployé beaucoup d’inspecteurs sur le terrain pour faire des interventions et entre le 13 mars et le 30 août, on a fait 9792 interventions relativement à la COVID. Et les secteurs où il y a eu le plus d’interventions, c’est construction, restauration et commerce de détail», a-t-il révélé.

Celui-ci ne cache pas que le secteur manufacturier a connu deux fermetures et les chantiers de construction, pas moins de 23. Mais leurs activités ont repris dès que les corrections ont été apportées.

«Je trouve que l’institution relevant de mon ministère qui s’est particulièrement démarquée, c’est la CNESST. Il y a eu une grosse campagne de publicité qui s’appelait Le Québec se remet au travail, on va lancer une deuxième phase le 7 septembre prochain. On a formé un groupe de 1000 agents de prévention qui se sont déployés un peu partout. On a fait un guide pour le secteur de l’éducation, on va faire des interventions dans les écoles primaires et secondaires pour s’assurer que le retour se fasse bien», fait savoir celui qui prône la collaboration plutôt que la coercition.

Quant aux tours à bureaux, où le taux d’occupation permis est de 25 %, Jean Boulet est en communication constante avec la Santé publique pour évaluer un ajustement selon l’évolution de l’épidémiologie.

S’il s’attend que le nombre de chômeurs issus de la pandémie soit en baisse lors des prochaines statistiques en raison du retour au travail progressif, il se réjouit de voir la PCU être transformée en prestation d’assurance-emploi.

«J’ai toujours dit que la PCU avait des impacts dans certains milieux de travail, que ça n’incitait pas au retour au travail et qu’il fallait l’adapter en période de reprise des activités économiques. Il faut s’assurer que les personnes demeurent toujours disponibles pour travailler et qu’elles ne refusent pas sans motif raisonnable une offre de retour au travail», affirme le ministre.

«Je pense qu’on s’en va dans une meilleure direction, mais il y a encore des ajustements à faire. J’ai encore des discussions que j’anticipe avec mon homologue à Ottawa pour s’assurer que ça respecte bien les besoins de notre marché du travail», renchérit-il.

Selon lui, ce qu’il y a de particulier en période de pandémie, c’est que le taux de chômage reste important dans certains secteurs comme ceux de la restauration, de l’hébergement, du tourisme et de la culture alors que la pénurie de main-d’oeuvre est réapparue dans d’autres secteurs, particulièrement dans les technologies de l’information, la santé, la construction et les sciences de la vie.

«Il va falloir créer des passerelles et requalifier les travailleurs pour s’assurer qu’ils répondent bien aux demandes des entreprises qui sont dans les secteurs névralgiques et en effervescence où il y a beaucoup de demandes», soutient M. Boulet.

Ce dernier n’est pas peu fier de son programme PACME (programme actions concertées pour le maintien en emploi) qui a profité à 48 759 entreprises et 143 709 travailleurs, et ce, tant par le volet individuel que collectif.
«On a connu un succès vraiment extraordinaire. Pour moi, c’est extrêmement révélateur du besoin des entreprises et des travailleurs de participer au rehaussement des compétences qui vont être requises dans l’avenir, dans le marché du travail de demain», a-t-il ajouté.

Tout comme il considère «extrêmement important», dans le contexte de la reprise économique, de s’assurer d’une adéquation entre la formation et les besoins du marché. «Et ça va passer beaucoup par la requalification des travailleurs», précise celui qui, au passage, fait la promotion de la plateforme numérique jetravaille.ca, un service d’arrimage entre entreprises et travailleurs.

Alors que la situation de l’emploi s’améliore en Mauricie, avec l’ajout de 4300 emplois en juillet et une baisse de 2,2 points du taux de chômage, le ministre Boulet veut démystifier et démocratiser l’automatisation.

«Au Québec, il ne faut pas travailler plus, mais il faut travailler mieux. Les technologies numériques sont un puissant outil pour bâtir un Québec qui est prospère. La pandémie nous a forcés à redéfinir le marché, la façon avec laquelle on travaillait. Pour moi, c’est une opportunité extraordinaire pour les entreprises de s’attaquer aux écarts de productivité qui nous séparent encore de l’Ontario et des pays membres de l’OCDE», fait-il valoir.
Pour lui, 2020 se veut donc une année charnière «dans l’évolution de nos approches, nos méthodes de travail, nos environnements de travail».

Rien de réjouissant pour le Mouvement Action-Chômage

«Il n’y a rien de réjouissant pour la fête du Travail pour nous. Il n’y a rien à fêter cette année.» Voilà ce que lance spontanément la directrice générale du Mouvement Action-Chômage de Trois-Rivières, Catherine Gendron.

La directrice générale du Mouvement Action-Chômage de Trois-Rivières, Catherine Gendron.

Car pour elle, «il y a beaucoup de précarité dans l’emploi, beaucoup de pertes d’emplois, beaucoup de gens qui ne savent pas trop ce qui va arriver avec leur emploi non plus étant donné la situation actuelle de la COVID».

Et le manque de détails sur la transition de la PCU à «un chômage plus régulier» n’est pas sans créer de l’incertitude chez plusieurs prestataires, tout comme la fin des emplois saisonniers.

«Le gouvernement annonce plusieurs programmes temporaires, c’est tout le temps du temporaire avec des durées écourtées. Et c’est très compliqué d’obtenir les informations sur les différents programmes», déplore celle dont l’organisme a reçu deux fois plus d’appels, surtout au début de la pandémie.

«Ça a été un printemps chargé, on s’attend à un automne chargé. On sait que la PCU a été prolongée de quatre semaines, ça nous donne un petit répit, mais on s’attend qu’on ait un mois d’octobre vraiment chargé», renchérit-elle.

Le mouvement des femmes «peut se réjouir de certaines avancées»

«Oui, on peut se réjouir de certaines avancées, on est capable de le reconnaître, mais ça avance à pas de tortue. Il faudrait qu’on accélère le pas, il y a encore du chemin à faire.»

La directrice de la Table de concertation des femmes de la Mauricie, Joanne Blais.

Ce constat, c’est la directrice de la Table de concertation du mouvement des femmes de la Mauricie, Joanne Blais, qui le fait. Son organisme travaille depuis deux ans sur un projet pour l’accès des femmes à l’emploi, comme quoi ça reste une problématique en raison des obstacles non seulement individuels, mais aussi socioculturels et structurels.

Mais, du même souffle, elle admet que les femmes sont plus actives sur le marché du travail et qu’elles ont plus accès à des formations qualifiantes.

«Ça, c’est des choses qu’on peut célébrer parce que tout ça, ça amène quand même une amélioration du revenu annuel des femmes», fait remarquer Mme Blais.

Par contre, celle-ci souligne que les femmes restent trop en grande proportion dans des métiers à prédominance féminine, qui sont moins bien valorisés et reconnus. Conséquence? Le revenu général annuel des femmes est encore inférieur à celui des hommes. Et c’est sans compter que le boulot à temps partiel est davantage le lot des travailleuses.

«Ce que la COVID est venue mettre en évidence, c’est le fait que les métiers exercés par les femmes sont souvent des métiers qui sont moins bien reconnus, moins bien rémunérés et plus précaires», soutient-elle.

«On a enfin reconnu des métiers peu ou pas spécialisés»

Interrogée à savoir s’il y a des raisons de fêter cette année à la fête du Travail, la coordonnatrice de COMSEP, Sylvie Tardif, répond oui et non.

«Oui, parce que cette année, à cause de la COVID, on a enfin reconnu la part des métiers peu ou pas spécialisés, les préposés aux bénéficiaires, les commis d’entrepôt et d’épicerie, les livreurs, les camionneurs. Nous, on a beaucoup de gens qu’on place dans ces métiers», se plaît-elle à confier.

La coordonnatrice de COMSEP, Sylvie Tardif.

Et le personnel en entretien ménager est en forte demande à cause de la désinfection. «Les métiers dans lesquels nous on intervient, ça n’a pas arrêté. Enfin, la société a pu reconnaître l’importance des personnes qui occupent des métiers peu ou pas spécialisés», martèle Mme Tardif.

Toutefois, sa réponse est non quand elle constate «l’hécatombe au niveau des restaurants, de la culture, de plusieurs commerces». D’ailleurs, le service traiteur de COMSEP, Buffet Bouff’Elles, n’a pas été épargné par les effets de la pandémie.

«On vit ça nous-mêmes avec nos petites entreprises. On avait beaucoup de contrats. Tout est tombé. Si on n’avait pas modifié les postes en distribution alimentaire et en désinfection, on fermait Bouff’Elles», conclut celle qui revendique un salaire minimum à 15 dollars l’heure «pour sortir de la pauvreté».