Pour Alexandre, cadet des Lampron à la ferme Y. Lampron et fils, de Sain-Boniface, la production laitière rime avec communauté.
Pour Alexandre, cadet des Lampron à la ferme Y. Lampron et fils, de Sain-Boniface, la production laitière rime avec communauté.

Ferme Y. Lampron et fils de Saint-Boniface: lait, fierté et audace

SAINT-BONIFACE — À la Ferme Y. Lampron et fils de Saint-Boniface, on produit du lait et de la fierté. Les deux en grande quantité. En remontant le chemin St-Onge, en retrait de la municipalité, on croise déjà un viaduc où on a peint une fresque aux couleurs vives représentant des vaches qui filent le bonheur dans le champ. Le décor est planté. La passion de sept générations d'agriculteurs se déploie un peu plus loin. Bienvenue chez les Lampron. Ici, le lait porte une signature.

Les premiers Lampron ont défriché la terre qui longe le chemin St-Onge au milieu des années 1800. Plus de 150 ans plus tard, leurs descendants, quatre frères et un neveu, exploitent toujours les lieux, fidèles à l'esprit qui a animé les premiers colons. Si la machinerie est à la fine pointe de la technologie et que la taille du cheptel, quelque 250 têtes, témoigne d'une ambition certaine, on a en effet affaire à un groupe d'agriculteurs qui mise sur le rapport à la communauté, la préservation de l'environnement et le bien-être des animaux. Et la production est certifiée biologique.

Ce qui frappe en premier quand on visite la ferme du chemin St-Onge, c'est tout l'espace dont jouissent les vaches. Lorsqu’ils ne sont pas au champ – un impératif dans la production biologique, apprendra-t-on – les animaux ont beaucoup de place pour bouger. De plus, chaque vache a sa propre litière de sable. «C'est moins bon pour la machinerie, mais pour le bien-être des animaux, ça fait une bonne différence», explique Alexandre, cadet des Lampron, qui nous a accueillis lors de notre visite.

On a peint une fresque aux couleurs vives à l’approche de la ferme.

Aéré, le lieu est pratiquement exempt de mouches. Cela est dû à la mousse de tourbe que l'on utilise, indique M. Lampron. C'est plus dispendieux que la paille que l'on étend traditionnellement au sol, mais les mouches n'y font pas leur nid, fait-il valoir. Malgré leur nombre, il relate que chaque vache a un nom ou un surnom, et que quand on passe beaucoup de temps avec elles, on finit par reconnaître leurs traits de caractère. Affable et passionné, notre guide souligne qu'on vise à offrir deux journées portes ouvertes à la ferme, dans l'esprit de démystifier le monde agricole.

Se rapprocher du marché

En septembre dernier, les Lampron, soucieux de pérenniser leurs opérations et d'assurer un gagne-pain à toute la famille et à la dizaine de travailleurs qu'ils embauchent, décident de faire montre d'audace. Suivant la philosophie qui les anime, la famille fait le pari de mettre elle-même en marché une partie de sa production. Sur la trentaine de milliers de litres que produit le troupeau sur une base hebdomadaire, on en retiendra une partie – ou plutôt, on la rachètera, pour jouer selon les règles – afin de distribuer le lait sous l'étiquette de la Laiterie Lampron.

Responsable des opérations de laiterie, Alexandre Lampron reconnaît quelques mois plus tard que si l'aventure est stimulante et qu'elle a engendré une nouvelle dose de motivation et de fierté sur la ferme, elle représente aussi beaucoup de travail. Sans compter que la pandémie est venue mettre à mal un réseau de distribution en pleine expansion.

Tradition et innovation

Partisans du système de gestion de l'offre, qui assure à chacun l'assurance d'une stabilité des prix, les Lampron font néanmoins figure d'exception en mettant eux-mêmes une partie de leur production en marché. Or, leur volonté d'innover ne s'arrête pas là. En plus de présenter un produit dans un visuel soigné, la Laiterie Lampron distribue son lait – et son lait au chocolat! – dans des contenants de verre consignés. Le pas que la SAQ hésite à franchir est à la base même de la signature du lait Lampron.

Plaisant à l'œil, l'aspect rétro de la bouteille Lampron rappelle la place historique qu'a joué le lait dans la diète québécoise. La consigne représente une charge de travail certaine, convient toutefois Alexandre Lampron. Elle peut aussi refroidir certains partenaires dans un réseau de distribution que l'on construit un point de vente à la fois. Or, une fois la glace est brisée, la consigne s'insère dans une routine à laquelle on se plie de bonne grâce, soutient le cadet des Lampron.

Dès le départ, la Laiterie suscite un engouement. Si le démarchage est ardu et que la perspective de rentabilité est à l'image de l'agriculture, inscrite dans le long terme, le public est au rendez-vous. Les points de vente se multiplient. Jusqu'aux restaurateurs qui trouvent au lait Lampron des vertus moussantes, prisées dans la préparation des cafés. Puis arrive la COVID-19.

On se consolera du fait que les épiceries sont demeurées ouvertes, mais le modèle de consigne est évidemment mis à mal. «On recommence à les accepter», relate Alexandre Lampron. La patience et la résilience étant cependant inscrites dans les gènes des agriculteurs, les Lampron ne semblent pas se formaliser outre mesure de ce recul. Les ventes, qui ne s'étaient par ailleurs jamais complètement arrêtées, ont commencé à reprendre, se réjouit-on. Qui plus est, la ferme vient d'être récompensée au concours Lait’xcellent des Producteurs de lait du Québec. La plus haute distinction lui a été accordée dans trois volets de la compétition.

Une application permet de venir chercher son lait dans une machine distributrice localisée près de la ferme.

Tournés vers l'avenir, les Lampron lorgnent aussi du côté des nouvelles technologies et ont lancé Proxyfrigo. Une application, «Laiterie Lampron», disponible sur iPhone seulement, pour l'instant, permet ainsi de commander son lait et de venir le chercher dans une machine distributrice localisée dans une station-service près de la ferme. Encore ici, l'idée n'est pas tant de rentabiliser l'entreprise dans l’immédiat, mais de défricher, d'innover et de raccourcir la chaîne qui sépare le producteur de son public, insiste Alexandre Lampron. Ambitieux? Prudent, le jeune agriculteur ne s'aventure pas à se projeter trop en avant. Si les générations qui l'ont précédé lui insufflent une dose de confiance, un sens des responsabilités semble aussi lui faire garder la tête froide. L’horizon n’en est pas moins vaste, du haut du chemin St-Onge.