Le maintien du blocus ferroviaire ne cesse d’avoir des impacts économiques négatifs dans la région qui sont décriés par les divers intervenants.

Crise ferroviaire: «c’est grave pour les entreprises et leur clientèle»

Bécancour — «C’est grave pour les entreprises et leur clientèle. Déjà, il est tard. Il y a un impact négatif énorme tant direct qu’indirect. Va-t-on se retrouver avec des entreprises qui vont diminuer le personnel? C’est possible. Mais il y a un moment où il faut que quelqu’un décide pour appliquer la loi. C’est ce que les entreprises attendent. Ils ont besoin de ce service qui traverse le pays et nous, on en a besoin pour le type d’entreprise qu’on a ici.»

Voilà l’état d’âme du président-directeur général de la Société du parc industriel et portuaire de Bécancour, Maurice Richard, face à la crise ferroviaire qui vient de forcer l’arrêt de production chez Olin.

«Il y a des municipalités qui vont manquer de chlore. Et chez Viterra, toutes les matières premières arrivent par train. C’est sans compter toutes les fermes sur le territoire qui ont déjà vécu une pénurie de gaz propane. Je suis très préoccupé. Je trouve ça très grave. Je suis vraiment impatient. Ça va prendre un plan de match. Il faut que tous les gouvernements soient solidaires, que le gouvernement du Canada exerce un leadership. Il faut mettre cartes sur table. C’est inacceptable ce qui se passe là, ça fait trop longtemps que ça dure. Ça n’a aucun bon sens. Et comme citoyen, je trouve que ça envoie vraiment un drôle de message, des gens qui peuvent bloquer comme ça l’économie du Canada», renchérit le député de Nicolet-Bécancour, Donald Martel.

Pour Maurice Richard, cela démontre de plus en plus que le transport ferroviaire devrait être une priorité et considéré comme un service essentiel, et ce, tant au plan individuel que commercial. «Il faut toujours se rappeler qu’il y a une voie qui vient spécifiquement pour le parc industriel de Bécancour. Donc, nous, on a besoin du chemin de fer au quotidien et l’impact est direct sur les entreprises du parc, la majorité étant des multinationales qui utilisent le chemin de fer», poursuit-il tout en faisant remarquer que les activités ferroviaires avaient été perturbées il y a trois mois par une grève du CN.

Même s’il admet que les solutions ne sont pas simples, il faut, dit-il, que des décisions gouvernementales soient prises le plus rapidement possible «parce que ça ne peut pas continuer comme ça».

Le maire de Bécancour, Jean-Guy Dubois, est aussi d’avis que pour l’économie du Canada, le transport ferroviaire est un service essentiel. «On a bâti le Canada à partir du rail, est-ce qu’on est en train de le détruire à partir du rail? C’est l’économie en général qui en souffre. Dans une région qui est fortement industrialisée, les impacts sont majeurs, dans le sens qu’on commence déjà à penser à faire des mises à pied et à arrêter les productions», soutient-il.

Le premier magistrat dit apprécier l’attitude du chef de Kanesatake, Serge Simon, qui proposait de lever les blocus ferroviaires pour favoriser les discussions. «Qu’on en finisse avec cette question de droits ancestraux, qu’on se donne un agenda sérieux et qu’on libère les voies ferrées parce que ça ne peut pas durer encore bien longtemps. Plus ça va, plus ça devient aigu. Je ne trouve pas que notre gouvernement fédéral est très alerte actuellement sur ce dossier-là», a-t-il affirmé.

Chez Cepsa, on s’en tire sans avoir à cesser, ni même ralentir la production. Car avec le CN, la direction a réussi à trouver des tracés alternatifs pour acheminer le produit aux clients américains.

«On a trouvé des routes qui sont plus longues, qui imposent des délais peut-être un petit peu plus long, mais là, on voit nos wagons qui recommencent à bouger, qui partent de Montréal en direction opposée pour éventuellement trouver une voie vers le sud alternative. Et il faut fonctionner avec une flotte de wagons un petit peu réduite», explique le directeur, Ressources humaines, Richard Perron.

Il faut dire qu’une bonne partie de la production est acheminée par bateau, comme ce fut le cas en fin de semaine vers le Mexique, ce qui permet de gérer les réservoirs. Et l’entreprise a pu recourir à des camions-citernes.

Au port de Trois-Rivières, on attend toujours 112 wagons du Canadien Pacifique pour compléter le chargement d’un bateau. Et un convoi de 129 wagons transportant du grain serait toujours bloqué.

«On commence à voir les conséquences de ce blocus et à avoir des échos de nos membres. C’est clair que les approvisionnements commencent à être difficiles. Il y a urgence que le gouvernement prenne position là-dedans et ait un peu plus de leadership. Enlève tes barrières, on va discuter. Il faut que ça passe par une entente et un règlement. Je ne pense pas que la force va régler quelque chose dans ce dossier-là», indique la présidente de la Chambre de commerce et d’industries de Trois-Rivières, Johanne Hinse.

Aux Manufacturiers de la Mauricie et du Centre-du-Québec, on note que le blocus cause des problèmes pour des manufacturiers du réseau comme ailleurs. «Certains de nos membres nous signalent des retards d’approvisionnement en propane à cause du blocus, d’autres ont de la matière première coincée entre Vancouver et Montréal. Pour certains de nos manufacturiers, cette situation se croise avec la difficulté d’obtenir des composantes de Chine à cause du coronavirus et la conjoncture actuelle leur donne de sérieux maux de tête. Tout le monde suit la situation de très près», a mentionné le président Cyrille Morvan.

Finalement, l’Union des producteurs agricoles (UPA) demande au premier ministre canadien Justin Trudeau de tout mettre en œuvre pour mettre fin pacifiquement, mais très rapidement au blocage des chemins de fer.

«Le trafic ferroviaire est essentiel au bon fonctionnement du secteur agroalimentaire, de la terre à la table. Les éleveurs québécois, qui comptent sur un approvisionnement constant de propane tout l’hiver durant pour leurs bâtiments d’élevage, sont particulièrement à risque actuellement», a fait savoir le président général de l’UPA, Marcel Groleau.

Des éleveurs de diverses régions ont déjà reçu de leurs fournisseurs des avis les prévenant que les livraisons de propane pourraient être suspendues d’ici la semaine prochaine, menaçant ainsi la survie de leurs troupeaux (plus particulièrement les plus jeunes animaux et ceux de moindre taille).

L’UPA souligne par ailleurs que le rétablissement des livraisons, si elles sont perturbées (voire complètement arrêtées) d’ici quelques jours, ne se fera pas instantanément. Cette période de retour à la normale doit aussi être prise en compte par le gouvernement canadien, qui devra assumer ses responsabilités financières si les éleveurs subissent des pertes. «Une crise est à nos portes et M. Trudeau doit redoubler d’efforts pour l’éviter. Chaque jour qui passe nous rapproche d’une situation dramatique, tant du côté des bêtes que des éleveurs. Personne ne souhaite devoir prioriser quels animaux survivront et lesquels seront laissés à eux-mêmes, faute de propane et de chauffage essentiel à leur survie», a conclu M. Groleau.