Louis Audet, président exécutif du conseilo d’administration de Cogeco et Cogeco Communications.
Louis Audet, président exécutif du conseilo d’administration de Cogeco et Cogeco Communications.

Cogeco: la famille Audet ferme la porte à une offre d’achat

Julien Arsenault
La Presse canadienne
MONTRÉAL — La famille Audet a mis plus de six décennies à faire de Cogeco l’entreprise de télécommunications qu’elle est aujourd’hui, et elle n’a aucunement l’intention, du moins pour le moment, d’accepter que le contrôle de la société quitte la province - un scénario qui préoccupe le gouvernement Legault.

Quelques heures après l’annonce d’une offre non sollicitée de 10,3 milliards $ émanant du câblodistributeur américain Altice USA et de Rogers Communications, qui souhaitaient se partager les actifs de l’entreprise familiale fondée en 1957 par Henri Audet, la famille a opposé une fin de non-recevoir, mercredi.

«Gestion Audem (la société familiale) a déjà indiqué qu’elle ne comptait pas vendre ses actions et n’appuiera pas la proposition», a-t-elle fait valoir, dans un bref communiqué, dans lequel elle a souligné que la proposition avait été «annoncée de manière anticipée».

L’appui de Gestion Audem était essentiel, puisqu’elle contrôle 69 % des votes chez Cogeco et 82,9 % du côté de Cogeco Communications. L’offre prévoyait 800 millions $ pour le président exécutif de la société québécoise, Louis Audet, et sa famille.

Fortes racines trifluviennes

Rappelons que c’est à Trois-Rivières que Cogeco a été fondée, en 1957, par Henri Audet. C’est également dans cette ville que l’entreprise s’est lancée dans la câblodistribution, en mettant la main sur La Belle Vision, en 1972. Un centre de services de Cogeco Connexion, la division qui regroupe les opérations canadiennes de câblodistribution de l’entreprise, s’y trouve d’ailleurs toujours, sur le boulevard Saint-Jean. Sans oublier l’Amphithéâtre bâti par la Ville de Trois-Rivières, inauguré en 2015, qui porte le nom de l’entreprise.

Altice USA et Rogers n’ont pas voulu commenter la décision prise par la famille Audet. Leur proposition sera néanmoins présentée aux conseils d’administration de Cogeco et Cogeco Communications.

La filiale du conglomérat européen Altice avait dans sa mire Atlantic Broadband, la division américaine de Cogeco, valorisée à 4,8 milliards $, dans laquelle la Caisse dépôt et placement du Québec (CDPQ) détient une participation de 21 %.


« Il n’est pas question de laisser cette entreprise québécoise déménager son siège social en Ontario »
François Legault

Elle aurait par la suite cédé à Rogers, pour environ 4,9 milliards $, les activités canadiennes de Cogeco et Cogeco Communications, qui sont présentes dans la câblodistribution, les services internet et la téléphonie résidentielle, en plus de compter 23 stations de radio au Québec et en Ontario. Ce secteur compte quelque 4500 employés.

«C’est peut-être le début d’une conversation, a estimé le professeur de stratégie à HEC Montréal Louis Hébert, au cours d’un entretien téléphonique, dans lequel il ne s’est pas montré surpris de la tournure des événements. C’est une première offre, il y en aura sans doute d’autres. Pour l’instant, ce n’est pas dans l’intérêt des propriétaires de dire oui.»

Vouée à l’échec?

Même si Cogeco avait accepté l’offre, le gouvernement Legault aurait vraisemblablement tenté d’intervenir.

«Il n’est pas question de laisser cette entreprise québécoise déménager son siège social en Ontario», a tranché le premier ministre François Legault, mercredi matin, lors d’une entrevue radiophonique au FM93, une station appartenant à Cogeco, sans toutefois dévoiler ce qu’il aurait fait.

M. Legault a ajouté que son entourage s’était entretenu avec le président de l’entreprise, Louis Audet, tôt mercredi matin, pour faire le point. L’opposition péquiste a partagé les préoccupations du premier ministre en exhortant la CDPQ à être attentive, a expliqué le porte-parole du parti en matière d’économie, Martin Ouellet, au cours d’un entretien téléphonique.

«Nous ne commenterons pas à ce moment-ci, mais bien évidemment, nous suivons cette situation de très près», a pour sa part souligné dans un courriel le porte-parole de la CDPQ, Maxime Chagnon.

Dans une note envoyée à ses clients, Maher Yaghi, de Desjardins Marchés des capitaux, a estimé que les modalités proposées par Altice USA et Rogers étaient justes «pour une première offre».

L’analyste s’est toutefois demandé si une transaction finirait par se concrétiser.

«Le refus de la famille Audet pourrait forcer les acquéreurs potentiels à bonifier leur offre, mais se pourrait-il que le prix ne soit pas un enjeu pour la famille Audet?», s’est demandé M. Yaghi.

Des incursions

Pour Rogers, qui détient respectivement 41 % et 33 % des actions avec droit de vote subalterne de Cogeco et Cogeco Communications, une transaction lui permettrait d’acquérir une entreprise dont les activités sont concentrées au Québec, où elle est moins présente. L’entreprise avait vu sa tentative d’achat de Vidéotron avorter en 2000.

De son côté, Altice USA, qui compte 4,9 millions de clients répartis dans 21 États américains, souhaitait avaler Atlantic Broadband, qui se présente comme le neuvième câblodistributeur en importance dans le marché américain et est présent dans 11 États de la côte est. Cette entreprise avait été acquise par Cogeco pour 1,4 milliard $ US en 2012 et avait été épaulée par la CDPQ dans sa croissance en sol américain.

Altice USA propose 106,53 $ pour chaque action de Cogeco et 134,22 $ pour chaque titre de Cogeco Communications. Cela représente une prime d’environ 30 % par rapport au cours moyen pondéré de chaque action à la Bourse de Toronto au cours du dernier mois.

Sur le parquet de Bay Street, mercredi après-midi, l’action de Cogeco prenait 19,14 %, ou 15,10 $, pour se négocier à 94 $. Le titre de sa filiale cotait à 116,05 $, en hausse de 16,80 %, ou 16,70 $.

Dans un courriel, Jayme Albert, porte-parole du Bureau de la concurrence du Canada, a indiqué que l’organisme fédéral était au courant des tractations entourant Altice USA et Cogeco, sans toutefois indiquer si la transaction proposée était examinée. En vertu de la Loi sur la concurrence, les fusions sont assujetties à un examen afin de déterminer si elles entraîneront vraisemblablement une diminution ou une entrave substantielle de la concurrence au Canada.

- Avec Matthieu Max-Gessler