Les travailleurs d’ABI ont manifesté devant l’Assemblée nationale, mercredi.

Clause de force majeure avec ABI: «Le contrat est blindé», selon Legault

Trois-Rivières — Le contrat d’électricité qui lie ABI à Hydro-Québec n’est pas près d’être déchiré par le gouvernement. Le premier ministre, François Legault, a décrié, mercredi, cette entente signée sous le règne libéral, mais il a du même coup admis «que le contrat est blindé».

«Le contrat d’Hydro-Québec, c’est du ‘‘stuff’’ de junior. Je n’en reviens pas que le gouvernement libéral ait signé un contrat comme ça. Je suis tombé en bas de ma chaise de voir qu’on peut utiliser un lock-out comme supposée situation de force majeure pour annuler un contrat qui va faire perdre plus de 200 millions de dollars par année à Hydro-Québec, donc aux Québécois. Mais le contrat est blindé, il a été signé sous le gouvernement libéral», a-t-il déclaré, en point de presse, alors qu’il se prononçait pour la première fois sur le conflit depuis son arrivée au pouvoir.

En chambre, il a aussi mentionné que le contrat ne peut pas être modifié. «On ne peut pas déchirer un contrat qui a été signé par le gouvernement libéral, même si ce contrat-là, c’est de la mauvaise gestion. C’est quelque chose qui n’aurait même pas été négocié par un enfant d’école.»

Cette entente explique justement pourquoi le lock-out à l’ABI s’étire depuis près de 15 mois, soutient le syndicat. Après avoir marché et manifesté devant les bureaux des ministres Jean Boulet et Sonia LeBel à Trois-Rivières, mardi, c’est pour demander au premier ministre de revoir ce contrat et d’intervenir dans ce dossier que les syndiqués ont convergé vers la colline parlementaire, mercredi matin, dans le cadre de ce qu’ils ont baptisé la marche de l’énergie.

Les déclarations du premier ministre sont loin d’avoir découragé le syndicat. «On est satisfait de constater que le premier ministre dénonce lui aussi cette clause. Il l’a même qualifiée de négociation de junior. (...) Naturellement, on lui demande de modifier la clause. Par contre, on n’a pas vraiment une oreille attentive à ce niveau. Il dit que c’est un contrat qui est béton. N’empêche, on pense que le premier ministre peut intervenir», affirme Clément Masse, président de la section locale 9700 du Syndicat des métallos, affilié à la FTQ.

Mais le premier ministre semble peu enclin à se mêler du conflit de travail. Tout porte à croire qu’il va plutôt demander aux deux parties de mettre de l’eau dans leur vin. «Pour l’instant, c’est un conflit qui est privé. Je vais rencontrer le syndicat lundi, je vais rencontrer les représentants patronaux. Je vais essayer de demander aux deux parties de faire un effort spécial, peut-être me faire une idée aussi sur quelle partie est la moins raisonnable», a déclaré M. Legault.

Mais le syndicat n’en démord pas, le premier ministre doit s’interposer. «On veut qu’il intervienne. Ce n’est pas vrai que le premier ministre ne peut pas influencer un employeur comme Alcoa alors que le Québec est le quatrième producteur mondial au niveau de l’aluminium dans le monde. Quand le premier ministre parle à des entreprises comme Alcoa qui vont avoir à renégocier leur contrat d’énergie et qui vont peut-être même demander des nouveaux blocs d’énergie en raison d’amélioration de la productivité dans les usines, je pense qu’il devrait avoir une écoute attentive des dirigeants d’Alcoa», affirme M. Masse.

Le président de la FTQ, Daniel Boyer, a rappelé que François Legault avait déploré le manque de leadership du gouvernement libéral dans ce dossier lors de la campagne électorale en octobre 2018. Il estime que le premier ministre devrait se rendre directement à Pittsburgh pour rencontrer les dirigeants de l’entreprise.

Mais si le premier ministre avait voulu intervenir ne l’aurait-il pas fait plus tôt? «On n’a peut-être pas mis assez de pression. La marche, c’est un peu pour ça, pour mettre de la pression. Peut-être aussi que son ministre du Travail [Jean Boulet, N.D.L.R.] ne l’a pas convaincu que c’est un dossier important. Nous, on veut s’adresser directement à lui, et on va avoir la chance de le faire lundi, pour lui parler et lui expliquer toutes les problématiques du contrat et toutes les problématiques que le conflit génère dans la région», soutient M. Masse.

Le syndicat des Métallos attend beaucoup de cette rencontre qui est prévue avec le premier ministre. «On est convaincu que M. Legault peut mettre de la pression sur l’employeur et c’est ce qu’on va lui demander lundi.»

Reste à voir si le premier ministre sera sympathique à leur cause. Il a d’ailleurs fait allusion aux salaires des travailleurs, mercredi, les qualifiant de «très, très bien payés».

«Je sais que M. Legault a fait plusieurs commentaires dont celui qu’il y a de bons salaires chez ABI. Justement, s’il y a de bons salaires chez ABI, c’est parce que ces entreprises profitent de l’énergie à rabais que leur offre le Québec, et je pense qu’en contrepartie, elles doivent créer des emplois de qualité, et ce n’est pas ce que Québec a en retour présentement avec Alcoa. Je pense que l’employeur doit être un bon citoyen corporatif, et ce n’est pas ce qu’il fait présentement en étirant un conflit et en faisant souffrir toute une région», soutient M. Masse.

Rappelons que la clause de force majeure ou Act of God, incluse dans son contrat avec Hydro-Québec, permet à Alcoa de ne pas payer le bloc d’électricité qui lui est réservé en cas de lock-out. La société d’État a perdu 165 millions $ en 2018 en raison du conflit.

Une situation également critiquée par Québec solidaire. «Depuis son arrivée au pouvoir, le gouvernement caquiste a laissé traîner le conflit de travail à ABI en se cachant derrière une fausse neutralité. Mais les travailleurs et les travailleuses affectés depuis 14 mois ne sont pas dupes. Hydro-Québec offre un avantage financier injustifiable à ABI», a déploré Alexandre Leduc, député d’Hochelaga-Maisonneuve et critique solidaire en matière de travail.

Avec La Presse Canadienne et La Presse